20 novembre 2020, à Gran Canaria, le port d’Arguineguin, généralement arpenté par des touristes venus grappiller quelques jours de soleil dans cette petite ville des Canaries, n’a plus rien d’un lieu de villégiature. Sur la jetée s’est improvisé à la hâte un camp de fortune, où 2 000 migrants venus du Maroc et d’Afrique de l’Ouest sont entassés à même le sol, dans des conditions déplorables.
Face à cet afflux d’exilés, comme ce fut le cas dans les autres nœuds migratoires sur la route de l’Europe -Lesbos, Vintimille, Calais- les réactions des habitants divergent. L’émoi compassionnel pousse des citoyens jusqu’ici très éloignés de la politique à agir à leur mesure : distribuer un repas, ouvrir sa maison pour une nuit, voire militer dans des collectifs plus structurés. D’autres craignent déjà pour la manne touristique, principale ressource économique de l’archipel, et demandent le départ des migrants.
Partout en Europe, cette confrontation à la détresse a suscité raidissement mais aussi solidarité, au point de faire de ces zones frontalières de nouveaux espaces de mobilisations. Y cohabitent habitants mûs par un devoir moral, militants de toute l’Europe venus combattre une politique migratoire jugée inhumaine mais aussi des locaux hostiles frayant parfois avec l’extrême-droite.
Comment la crise de l’accueil survenue en 2015/2016 a suscité une vague de solidarité et d’hospitalité chez les Européens vivant sur les points de passages migratoires ? Par quels mécanismes émotionnels, moraux ou politiques des citoyens jusqu’ici peu engagés ont entamé à ce moment une carrière militante ? Comment ces luttes changent-elles l’identité politique des territoires soumis à la pression migratoire ? Et enfin, quelles relations ces militants pour les droits des migrants entretiennent-ils avec les autorités, entre collaboration sur l’humanitaire et profonds désaccords en matière politique ?
Julie Gacon reçoit Chloé Allen, doctorante en anthropologie au laboratoire d’anthropologie prospective de l’université de Louvain-la-Neuve ainsi que Luca Giliberti, sociologue à l’université de Parme, chercheur associé au laboratoire Urmis de l’université Côte d’Azur et fellow de l'Institut Convergences Migrations.
Selon Chloé Allen, les profils des personnes engagées dans l’aide aux personnes migrantes sont extrêmement variés : "il y a des militants de longue date, mais aussi des personnes qui ont été touchées par les conditions de migration rendues visibles en 2015. De nouvelles franges d’acteurs se sont mobilisés pour la première fois : des mères de famille, des jeunes en collocation, des retraités, des racisés et des blancs, des gens de gauche et de droite…”
Luca Giliberti ajoute que ce n'est pas sans susciter des tensions : "aujourd'hui, les migrations sont un champ de bataille donc ça alimente des divisions préexistantes. Par exemple, dans la vallée alpine de la Roya, il y a des frontières sociales comme celle entre habitants historiques et néo-ruraux qui s'exacerbent sur la problématique de l’accueil. Les autochtones s'énervent d'ailleurs plus contre leurs voisins accueillants que contre les migrants eux-mêmes".
Pour aller plus loin :
Seconde partie : le focus du jour
De Calais à Douvres, un militantisme xénophobe
Avec Matthijs Gardenier, sociologue et chercheur postdoctoral à l’Observatoire des discriminations à l’université de Montpellier III.
En Grande-Bretagne comme en France, la question migratoire a aussi suscité l’engagement d’hommes et de femmes convaincus d’assister à un déferlement migratoire menaçant leur sécurité et leur civilisation tout entière. Un activisme de surveillance à mi-chemin entre mouvement social classique et milice d'extrême-droite.
Selon Matthijs Gardenier, les nombreuses circulations et liens européens qui s’observent dans les groupes de solidarité aux migrants ne s’observent pas du tout chez leurs opposants : “Malgré les liens traditionnels entre les extrêmes-droites françaises et britanniques, il n’y a pas du tout de connexion entre les groupes anti-migrants de part et d'autre de la Manche. Les Français rejettent la faute sur le Royaume-Uni et les accords du Touquet qui maintiennent les contrôles frontaliers en France. De la même façon, les Britanniques estiment que la France demande beaucoup d’argent, mais ne contrôle pas bien sa frontière.”
Pour aller plus loin :
Références sonores & musicales
Une émission préparée par Barthélémy Gaillard et Elie Toquet.