“En hurlant nous arrive un furieux zéphyr qui souffle en ouragan. La rafale renverse le mât et fait pleuvoir tous les agrès à fond de cale. Le mât frappe au front le pilote et lui brise le crâne. Zeus tonne en même temps, et foudroie le vaisseau. Mes gens sont emportés par les vagues; ils flottent autour du noir croiseur, pareils à des corneilles. Le dieu leur refusait le voyage” Homère, L’Odyssée
Il n’y avait plus eu autant de morts en Méditerranée depuis 10 ans : entre janvier et mars 2023, 441 personnes ont perdu la vie dans les eaux de la Méditerranée selon l’Organisation internationale pour les migrations. L’organe des Nations unies avertit l'opinion sur le sujet : “les retards et les lacunes dans les opérations de recherche et de sauvetage, menées par les États, coûtent des vies humaines”.
La réponse de l’Europe aux flux migratoires semblait pourtant avoir été toute trouvée depuis le milieu de la dernière décennie : déléguer aux pays qui se trouvent avant ses frontières la responsabilité de retenir chez eux les migrants. De nombreux accords ont été signés depuis 2015 avec la Turquie, la Libye, la Tunisie, le Maroc. À défaut de développer une politique migratoire et d'asile commune, les États européens préfèrent externaliser la gestion des frontières au-delà de la Méditerranée.
Toutefois le Parlement européen avance sur cette question : un pacte asile et migration a été voté la semaine dernière mais il est loin de régler les nombreuses problématiques qui se posent.
Julie Gacon reçoit Camille Le Coz, chercheuse au sein du think tank Migration Policy Institute ainsi que Matthieu Tardis, cofondateur de Synergie Migrations et spécialiste des politiques de migrations européennes et des réfugiés.
Salon Matthieu Tardis si l'Europe externalise ses politiques d’asile et d’immigration : "c’est parce qu’il y a un désaccord et des tensions entre les États-membres sur la manière dont il faut traiter les personnes migrantes sur notre territoire. Le meilleur moyen de ne pas répondre à la question, c’est d’éviter qu’elles arrivent chez nous, quelles que soient les conséquences en termes de droits humains et de souveraineté ” analyse .
Selon Camille Le Coz, la coopération entre Londres et Paris sur la gestion migratoire de la Manche est riche d'enseignements : “Il faut une coopération entre les États de l’Union européenne mais aussi avec les États d’origine et de transit des migrants. Je pense que les Européens doivent être prêts à entendre les priorités des autres États : pour des pays comme la Tunisie, le Sénégal ou la Côte d’Ivoire, la migration est un levier pour leur développement économique et social du fait des transferts de fonds des migrants.”
Seconde partie : le focus du jour
Les accords du Touquet : quand le Royaume-Uni externalise ses frontières dans l’Union Européenne
Avec Olivier Cahn, professeur de droit pénal à l'université de Cergy, spécialiste de la politique de maintien de l'ordre, et membre du Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (CESDIP).
Les pays de l'Union européenne multiplient les moyens d’empêcher les migrants d’entrer sur leur territoire en repoussant toujours plus loin leurs frontières. Paradoxe : l’un d’entre eux, la France, se retrouve en position inverse. Les accords du Touquet lui laissent la responsabilité d’empêcher les migrants de traverser la Manche, en échange d’un financement britannique conséquent. Résultat : des migrants sont maintenus sur le territoire européen, attendant de pouvoir tenter la traversée.
Un accord signé en mars entre Londres et Paris renforce cette politique et prévoit une enveloppe de 541 millions d’euros. Depuis 20 ans que les accords du Touquet initient cette politique, la décision passe pour une énième surenchère quand on sait que le nombre de personnes qui tentent de traverser la Méditerranée n’a cessé d’augmenter.
Selon Olivier Cahn c'est la "sécurisation" de la frontière franco-britannique qui a provoqué le développement d'un réseau de passeurs : “Au début des années 2000, il n’y avait pas de réseaux de passeurs. La militarisation progressive de la frontière afin de la rendre étanche a rendu plus difficiles les passages. Pour les migrants, il est devenu indispensable de faire appel à des professionnels alimentant un business des passeurs.”
Références sonores & musicales
Une émission préparée par Tom Umbdenstock.