D’abord, regarder en face notre fascination pour leur violence.
« Gavroche, fusillé, taquinait la fusillade. Il avait l’air de s’amuser beaucoup. On le visait sans cesse, on le manquait toujours. Les gardes nationaux et les soldats riaient en l’ajustant. La barricade tremblait ; lui, il chantait. Les balles couraient après lui, il était plus leste qu’elles. Il jouait on ne sait quel effrayant jeu de cache-cache avec la mort. » Comme le décrit Victor Hugo, dans « Les Misérables », pendant les émeutes de juin 1832 à Paris, les enfants ont, de tous temps, été mêlés aux faits d’armes et de violences. Ils pillent, tuent, massacrent, saccagent… c’est facile, c’est grisant, et c’est mieux qu’un jeu puisque c’est pour de vrai. Ils sont doués, suscitent fascination devant l’horreur, sont parfois récompensés par les adultes. Ou bien jugés. Dans tous les cas, s’ils ne laissent pas indifférents, on oublie souvent qu’ils ne font que jouer le rôle que les grands ont inventé pour eux.
Serge Amisi n'a pas dix ans quand il est enlevé par les soldats de Kabila. Conditionné, drogué, n'ayant pour père et mère que la kalachnikov, il prend part active à la guerre du Congo. Aujourd’hui trentenaire, réfugié en France, il est tiraillé entre sa vie d’avant, intense, dans laquelle il était respecté pour son pouvoir de vie et de mort, loué par ses supérieurs pour son obéissance redoutable quand il s’agissait de tuer, et celle d’aujourd’hui, déracinée, solitaire, alors que certains de ses anciens compagnons d’armes sont aujourd’hui gradés de l’armée congolaise.
Mais l’enfant, arme de guerre redoutable quand les adultes ont perdu toute humanité, ne cesse de s’interroger, ne cesse de vouloir retrouver sa place d’enfant, juste sa part d’enfance.
Ce récit de Serge Amisi, au-delà du témoignage d’un enfant-soldat, crée un univers saisissant. Écrit dans une langue musicale, lancinante, d’une extrême sensibilité et d’une grande finesse, il est bouleversant. Impossible de le lire sans trouble, sans remettre profondément en cause nos perceptions, nos rapports avec le monde. Un livre fort, indispensable.
L’historienne Manon Pignot s’intéresse aux enfants en armes dans les armées régulières de la Grande Guerre, et analyse les invariants de cet engagement en faisant le lien avec les conflits contemporains.
L’historien Denis Crouzet recherche l’explication de la présence des enfants au cœur de la violence sanglante des guerres de Religion qui déchirèrent la France au 16e siècle. Des enfants catholiques âgés de six à douze ans, tueurs et tortionnaires, participaient à l’exécution des hérétiques. L’innocence et la pureté de ces jeunes bourreaux étaient paradoxalement exaltées dans les rituels de mise à mort. Cette mise en scène n’est pas sans évoquer les fantasmes contemporains autour de ceux qu’on appelle les enfants de Daesh et lionceaux du califat.
A l’Hôpital Avicenne, les psychologues qui accompagnent les enfants de retour de zone irako-syrienne alertent sur le danger des amalgames et rappellent que le point commun de ces enfants exposés à la guerre, c’est la fascination morbide qu’ils suscitent chez les adultes. Ils sont l’occasion de nous interroger sur notre rapport à la violence.
Taillé pour la guerre
Les enfants ont une très grande capacité physique, y compris des capacités de résilience, de résistance à la fatigue, plus une forme d'inconscience psychique de leur propre vulnérabilité ou de leur propre mortalité qui fait que si on ajoute à ça des substances hallucinogènes, des drogues ou de l'alcool, ça permet de créer des situations de transe. Ces enfants soldats ont une capacité mortifère extrêmement élevée. Manon Pignot
Reconnaitre le traumatisme
Il faut qu'il y ait une reconnaissance de ce qui a été subi, donc du statut de victime, mais aussi de reconnaissance de ce qui a été fait, qui reconnaît l'expérience combattante à sa juste place. Le statut unique de victime, d'une certaine manière, ne leur convient pas parce que ça dévalorise leur engagement et la valeur qu'ils ont pu mettre dans leurs engagements, et ça peut être une des raisons de l'échec de ces procédures de réinsertion. Manon Pignot
Pourquoi s'engager ?
Les engagements juvéniles sont produits par la société à laquelle ils appartiennent, soit par la contrainte et par la violence, soit par un contexte idéologique, économique, social, politique. Notre problème aujourd'hui, c'est que justement, on n'est pas dans un contexte de guerre classique. Manon Pignot
Avec
- Serge Amisi, ancien enfant soldat en République démocratique du Congo
- Manon Pignot, historienne
- Denis Crouzet, historien
- Maurween Veyret-Morau, psychologue à l’Hôpital Avicenne
- Alessandra Mapelli, psychologue à l’Hôpital Avicenne
Une série documentaire de Pauline Maucort, réalisé par **Véronique Samouiloff **
Bibliographie
Liens
L’enfant-combattant : pratiques et représentations. Colloque organisé par le Centre d’Histoire des Sociétés de l’Université de Picardie et le CELIS de l’Université de Clermont-Ferrand en novembre 2010 : vidéos des interventions, articles.
Maltraitances baroques : article de Laurie Catteeuw à propos du livre de Denis Crouzet_, "Les Enfants bourreaux au temps des guerres de Religion"_, Journal du MAUSS, septembre 2020.
Visions de l’enfant-soldat : construction d’une figure dans les littératures africaines. Thèse de Marie Bulté (Université Rennes 2), 2016.
Un difficile retour à la vie civile pour les filles soldats. Article publié sur le site The New Humanitarian, février 2013.
De la vie à l’oeuvre. Entretien avec Serge Amisi. Article de Patrice Yengo et Julie Peghini paru dans Etudes littéraires africaines, n°32, 2011.
De l'aéroport à l'école, l’épineux retour en France des enfants de jihadistes. Enquête France Info