À six jours de l'ouverture de la Conférence des Nations Unies sur l'océan à Nice, Claire Nouvian (ONG Bloom) et Marine Calmet (Wild Legal France) dressent un constat alarmant sur l'état des océans et critiquent vertement le manque d'ambition du sommet français. Les deux militantes écologistes appellent à une mobilisation citoyenne pour sauver cette conférence internationale qui n'a lieu que tous les trois ans.
Un diagnostic catastrophique : l'effondrement des océans déjà en cours
Les chiffres sont vertigineux : en mer du Nord, les grands poissons ont disparu à 99,2% en un siècle, tandis qu'en Méditerranée, les requins se sont effondrés jusqu'à 99,99%. "L'effondrement a déjà eu lieu", martèle Claire Nouvian, reprenant les mots du chercheur Daniel Pauly. En France, 800 chalutiers rasent chaque année 670 000 kilomètres carrés d'écosystèmes marins - une superficie supérieure à la France, la Belgique, le Luxembourg et la Suisse réunis. "Comment voulez-vous qu'un océan reste sain et productif [...] alors qu'en permanence on rase toute forme de vie ?", interroge la fondatrice de Bloom.
Les deux invitées soulignent que seulement 3% des flottes de pêche (les bateaux de plus de 25 mètres) capturent la moitié des poissons, créant une "immense injustice sociale et économique" au détriment des 97% de pêcheurs artisans. Face à cette situation, l'Équateur fait figure d'exemple en ayant interdit toute pêche industrielle dans les huit premiers milles marins, grâce à l'inscription des droits de l'Océan dans sa constitution.
Critiques acerbes contre la préparation du sommet de Nice
Claire Nouvian ne mâche pas ses mots : elle se dit "consternée" par la préparation de cette conférence, qu'elle qualifie d'"opération de com" aux "éléments de langage creux". "Quand on se bat et qu'on obtient l'organisation [...] et qu'ensuite on n'en fait rien et qu'on va se mettre dans une autoroute de coquilles vides", déplore-t-elle. Contrairement à Laurent Fabius qui avait "travaillé d'arrache-pied" pour obtenir l'Accord de Paris il y a dix ans, le sommet de Nice ne présenterait selon elle aucune ambition réelle.
Le texte actuel de la déclaration de Nice est décrit comme "une longue liste de banalités" par Marine Calmet, qui regrette l'absence de mesures concrètes. "On ne peut absolument pas s'en tenir à ça", insiste-t-elle. Plus problématique encore : le sommet éviterait de traiter les deux principales causes de destruction des océans – les émissions de CO2 et la pêche industrielle. "De quoi ne va-t-on pas parler au sommet de l'océan ? De la pêche !", s'indigne Claire Nouvian."Il va falloir qu'Emmanuel Macron lâche les lobbies de la pêche industrielle qui empêchent toute forme d'ambition." Le coût de l'événement interroge également : 60 millions d'euros contre 11 millions pour la conférence de Lisbonne en 2022.
Des propositions concrètes pour l'action
Malgré leur pessimisme, les deux militantes qui qualifient le sommet de "greenwashing", portent des propositions précises. Elles défendent l'inscription des "droits de l'océan" dans les traités internationaux, une approche juridique révolutionnaire qui considère l'océan non plus comme un ensemble de ressources exploitables, mais comme une entité dotée de droits propres.
Sur le plan pratique, elles réclament l'exclusion des bateaux industriels des 12 milles nautiques (environ 22 kilomètres des côtes), une mesure soutenue par 97% des pêcheurs selon Claire Nouvian. Pour financer la transition, elles proposent d'utiliser les 700 millions d'euros de la taxe éolienne destinés au secteur de la pêche. L'objectif des 30% d'aires marines protégées d'ici à 2030 reste lointain : la France métropolitaine n'en compte actuellement que 0,1%.
Un appel à la mobilisation citoyenne
Face à ce qu'elles perçoivent comme un échec annoncé, les deux militantes appellent à une mobilisation citoyenne massive. Elles rappellent que c'est grâce à la pression citoyenne qu'Emmanuel Macron avait changé de position sur l'exploitation minière des grands fonds marins lors de la précédente conférence. "Nous devons sauver ce sommet parce que qu'il a des enjeux qui sont littéralement vitaux pour l'humanité", alerte Claire Nouvian."'L'océan est le principal régulateur du climat au niveau mondial. Si on réchauffe l'eau, que l'on a des canicules marines, ça veut dire qu'on réchauffe l'air. Et selon le principe de la goutte froide, si on réchauffe l'air d'un degré, par chaque degré supplémentaire de réchauffement d'une masse d'air, on se retrouve avec 7% d'humidité en plus, et des phénomènes de tsunami qui viennent du ciel. Le niveau de l'eau monte déjà partout autour des côtes. Il y a des territoires entiers rasés et des îles qui ont déjà perdu plus de la moitié de leur surface."
"Il nous reste encore six jours", lance Claire Nouvian, qui encourage les citoyens à signer leur pétition et à faire pression via les réseaux sociaux. Car selon elles, l'océan étant le principal régulateur du climat mondial, sa destruction menace directement notre avenir. "Ne pas agir de façon résolue [...] c'est littéralement criminel", conclut-elle avec véhémence.
Avec :
- Claire Nouvian est fondatrice et directrice générale de BLOOM. Du 9 au 13 juin la France accueille à Nice la 3e Conférence des Nations unies sur l’océan (Unoc). Bloom a monté en 2024 une « coalition citoyenne pour la protection de l’océan », soutenue par près de 160 ONG, plus de 50 000 citoyens, des chercheurs, des personnalités, rassemblés autour d’un manifeste – « L’océan se meurt, et nous regardons ailleurs » – et demandeurs de 15 engagements, dont « trois mesures urgentes et d’intérêt généridx al » : interdire le chalutage dans les aires marines protégées, « déchalutiser » les flottes de pêche européennes, exclure des eaux côtières les navires industriels de plus de 25 mètres.
- Juriste et cofondatrice de l’ONG Wild Legal, Marine Calmet milite pour les droits de la nature et œuvre à faire reconnaître les écosystèmes comme des entités juridiques à part entière. Co-autrice avec François Sarano de Justice pour l'étoile de mer : Vers la reconnaissance des droits de l'océan, Actes Sud. Plusieurs ONG se mobilisent pour demander l'inscription des droits de l'océan dans la déclaration finale de la conférence de l’ONU. Marine Calmet est à la pointe de ce combat pour renforcer la protection de l’océan et des êtres marins.