Signé du Belge Johan Grimonprez, Bande-son pour un coup d'état raconte le mouvement d’indépendance congolais à la fin des années cinquante et au début des années soixante sous une forme radicale, un peu compliquée peut-être surtout au début, mais il faut persévérer pour comprendre comment s’articule l’histoire de la décolonisation, celle de la guerre froide et de la diplomatie mondiale, dans une forme qui est résolument musicale.
Quand je dis qu’il faut s’accrocher, c’est que ça commence en trombe, que le montage alterne images d’archives, lectures et cartons explicatifs à une vitesse effrénée, sans d’abord vraiment se choisir semble-t-il de sujet précis. Or il y a un bien un point de départ au film : c’est en 1961 l’irruption dans la salle où siège le Conseil de Sécurité de l’ONU de deux musiciens afro-américains, la chanteuse Abbey Lincoln et le batteur Max Roach, pour dénoncer l’assassinat du premier ministre congolais Patrick Lumumba quelques jours plus tôt, un assassinat comme la concentration d’enjeux politiques, économiques et culturels, que le film s’applique ensuite à relier dans un long flashback. Il y est question des mouvements coloniaux africains, de ceux qui agitent le Congo belge en particulier, dont l’indépendance paraît d’abord se faire en douceur, c’est-à-dire à une table de négociation, en 1960. Lumumba est la grande figure de cette indépendance, proche du mouvement des Non-alignés, proche de l'initiative bien vite avortée des Etats-Unis d’Afrique : un homme qui refuse en pleine guerre froide de prendre parti pour un bloc ou un autre, et qui entend faire vivre son pays des immenses réserves naturelles dont il dispose et notamment l’uranium, indispensable pour fabriquer la bombe nucléaire. Vous voyez la complexité du tableau géopolitique, dont le Congo est à ce moment-là de la guerre froide et de la course à l'armement, un centre névralgique.
Cette complexité, Johan Grimonprez choisit de l’embrasser pleinement, au lieu de déplier ou de faire de la pédagogie simple. Il hache dans les images, il joue en alternant entre des archives historiques - des discours de Nasser ou de Nehru en tribune de l’ONU, et d’autres plus triviales de la vie quotidienne au Congo. Il s’amuse de parallèles parfois tragi-comiques, par exemple entre des images montrant la capture et l'embarquement d’un éléphant harnaché sur un bateau, et la cruauté de propos rapportés par des mercenaires américains qui ont participé à déstabiliser la région. Il y a une forme de ludisme et d’humour dans la construction, qui participe de l’efficacité politique du film. Il montre de manière presque burlesque le lien entre la résistance de l’Occident à l’indépendance des anciennes colonies, la montée des tensions entre l’Ouest et l’Est, et la cruauté des grands intérêts industriels et financiers.
Jazz comme forme
La musique, elle est partout à l'écran : des extraits de concerts de Thelonious Monk, la visage de Nina Simone, Louis Armstrong débarquant au Congo pour jouer avec des trompettistes locaux, ou d’autres Noirs américains envoyés alors par les Etats-Unis, processus d’une sournoiserie absolue, comme outils de soft-power, de “cool war” comme dit Quincy Jones, pour asseoir leur influence culturelle dans ces nouveaux pays où il y avait à vendre et à acheter. Le jazz comme un milieu qui concentre les paradoxes et les contradictions de ce temps, y compris celles qui se logent entre la communauté afro-américaine et l’Afrique : une musique majoritaire mais en même temps dépréciée, utilisée par des dominants dont beaucoup la méprisaient pour dominer davantage. La musique est moins le sujet du film que son rythme, ce n’est pas la bande son du coup d’état mais la bande son POUR un coup d’état, et ça change tout : la musique est active, c’est un processus de cinéma, le rythme omniprésent du free jazz, du blues*,* du be-bop fonctionnent comme une forme de cinéma, avec des solos, des refrains, des digressions, une folie parfois, pour représenter ce qui paraît désordre à certains mais bien organisé par d’autres.