En 2017, Emmanuel Macron promettait de dépasser le vieux clivage droite gauche en prenant le meilleur de chacun. Cette ambition inaugurale a perdu son éclat. Certes, le bloc central demeure une force politique importante, mais le « en même temps » ne fait plus recette. On ne célèbre plus l'audace de ce programme, on en déplore l'incohérence. La droite et la gauche ont la vie dure. Reste à savoir ce que recouvrent exactement ces étiquettes indémodables. La bipolarisation résiste à la synthèse et au dépassement, mais à quoi correspond-elle ? Pour en parler, Alain Finkielkraut reçoit Laetitia Strauch-Bonart, essayiste et journaliste qui fait paraître La Gratitude, Récit politique d’une trajectoire inattendue, aux éditions de L’Observatoire, et Julia Cagé, enseignante-chercheuse et économiste, co-auteure avec Thomas Piketty de Une histoire du conflit politique, essai paru chez Seuil.
"Pourquoi êtes-vous de droite" ? "de gauche" ? "Quel est le sens de cet engagement pour vous" ? Avec nos deux invitées, nous commencerons par un travail de définition.
"Je suis de droite" (L. Strauch-Bonart)
"Je le pose comme point de départ de mon livre", précise Laetitia Strauch-Bonart, à pros de La Gratitude, le récit de sa trajectoire personnelle et intellectuelle, une trajectoire qui l'a conduite - de conditions modestes sinon précaires au début de sa vie - vers "une évolution, une forme de réussite à laquelle je ne me serais pas attendue moi-même, et vers une évolution politique vers la droite, alors que beaucoup de choses m'auraient destinée à être de gauche. Je pense que la droite n'est pas seulement un parti politique, mais c'est aussi une famille de pensée, qu'elle est trop mal connue". En commençant à écrire, elle s'est rendu compte qu'elle ne comprenait pas, nous précise-t-elle, d'où elle parlait, qui parlait. Et une autre question lui est apparue : ce n'était plus, "Qu'est-ce que la droite ? C'était pourquoi je, moi, suis de droite ? "Qu'est-ce qui fait que dans ma vie, dans ma trajectoire, dans ma personnalité aussi, un certain nombre d'événements m'ont conduit à me rattacher à cette famille politique ?" "Et c'est là que tout s'est éclairci et que j'ai pu en fait un petit peu rapprocher les pièces du puzzle et comprendre que finalement j'avais été attirée vers un courant politique qui privilégie l'ordre et la liberté et la compatibilité entre les deux. Et que ce courant-là répondait selon moi beaucoup mieux aux questions que je m'étais posées depuis toujours".
"Mon coeur bat à gauche" (J. Cagé)
"Je pense que j'ai fait exactement le contraire pour devenir de gauche", nous dit Julia Cagé. "J'ai essayé d'étudier, de comprendre ce qu'était la gauche, ce qu'était la droite. Ce que ces deux mouvements politiques avaient fait au cours des dernières décennies, de comprendre ce que pouvait apporter la gauche, ce que pouvait apporter la droite et c'est ça finalement qui m'a conduite davantage vers la gauche comme électrice et comme citoyenne que vers la droite".
Dans le livre écrit avec Thomas Piketty, Une histoire du conflit politique, Julia Cagé étudie les élections en France depuis 1789, étudie aussi la structure des électorats pour toutes les élections législatives entre 1848 et 2022, observe comment l'économie, l'éducation publique ont évolué, comment a évolué la santé publique au cours des 250 dernières années et ce qu'ont apporté à ça la gauche et la droite. "La première chose que je veux souligner, et ce que l'on affirme assez fortement, avec Thomas Piketty, malgré nos convictions partagées de gauche, ce qui nous semble le plus important, finalement, c'est l'alternance politique entre la gauche et la droite".
Sources bibliographiques
- Laetitia Strauch-Bonart, La Gratitude, Récit politique d’une trajectoire inattendue, L’Observatoire, 2025
- Julia Cagé, Thomas Piketty, Une histoire du conflit politique, Seuil 2023
- Edmund Burke, Réflexions sur la révolution de France (1790), Les Belles-Lettres 2016
- Jacques Julliard, Allons-nous sortir de l'Histoire ? La France face à ses démons, Flammarion 2019