Le conservatisme britannique se distingue par une tradition singulière incarnée par Edmund Burke, penseur irlandais du 18ᵉ siècle. Dès 1790, Burke s’illustre par sa critique de la Révolution française et défend un conservatisme libéral prônant une continuité respectueuse de l’histoire, évitant les excès des révolutions comme ceux d’un retour en arrière brutal. Partisan d’un État discret, mais garant des droits, il admet la nécessité de certains changements à condition qu’ils s’inscrivent dans une évolution harmonieuse. Parmi ceux qui s’inscrivent dans cet héritage, figurent le philosophe du 20ᵉ siècle Michael Oakeshott et le penseur contemporain Roger Scruton.
Edmund Burke et la spécificité du conservatisme anglais
Edmund Burke incarne une vision du conservatisme profondément ancrée dans l’histoire et l’expérience britannique, où l’évolution de la société repose sur une transformation graduelle et non imposée. Comme le souligne Françoise Orazi, "il y a l'idée que la société civile évolue, que des changements s'imposent d'eux-mêmes (...), mais par contre, c'est quelque chose qui s'oppose à l'idée qu'il y aurait un grand plan." Ce pragmatisme rejette les bouleversements radicaux comme ceux de la Révolution française, perçus par Burke comme dangereux. Ce dernier anticipe même "qu'à la fin, un petit dictateur prendra le pouvoir (...). Il prévoit le durcissement du régime. Il anticipe la terreur", ajoute Françoise Orazi, voyant dans cette révolution "un désordre (...) qu'il considère comme un grand danger." Cette méfiance envers les bouleversements soudains est l’essence même du conservatisme burkien, qui privilégie les changements par usage et continuité.
Pour Burke, les droits des individus ne se conçoivent pas de manière abstraite, mais sont le fruit d’une lente construction historique. Lætitia Strauch-Bonart insiste sur cette idée : "Burke fait l'éloge des droits des Anglais (...), construits dans le temps et par l'usage." Contrairement au droit continental, basé sur des principes déduits a priori, le droit anglais repose sur la common law, un processus ascendant qui reflète les réalités de la vie sociale. Philippe Raynaud apporte un éclairage complémentaire en affirmant que "s'il faut conserver l'individu, c'est parce que l'individu est fragile (...). Dans les réflexions de Burke, il y a cette idée que l'individu nu (...) ne peut pas se défendre lui-même." Ainsi, pour Burke, la société doit protéger l’individu, non par autoritarisme, mais par un cadre moral et institutionnel hérité du passé.
Michael Oakeshott et Roger Scruton : héritiers du conservatisme ?
Les héritiers modernes de Burke, tels que Michael Oakeshott et Roger Scruton, prolongent la réflexion conservatrice en l'élargissant à l'ensemble de la vie humaine. Françoise Orazi met en avant la centralité de l'individualité chez Oakeshott : "Le conservatisme, c'est avant tout une prise en compte de l'individualité." Cette vision valorise la liberté de l’individu dans un cadre sociétal qui ne doit pas chercher à tout organiser. Roger Scruton, de son côté, s'oppose à une politisation excessive de la société, comme le rappelle Lætitia Strauch-Bonart : "Le conservatisme (...) se méfie de l'État, de l'intervention excessive de l'État et s'intéresse plus à la société civile et aux individus qui la composent." Cette méfiance envers le pouvoir politique découle d'une volonté de préserver les sphères de vie où l'individu peut s’épanouir librement.
Cependant, Scruton ne limite pas le conservatisme à une approche politique. Comme le remarque Strauch-Bonart, "plus on avance dans [son livre], moins on parle de politique, et plus on se met à parler de la distinction entre les fins et les moyens." Ce conservatisme global touche à la philosophie de la vie, incluant des réflexions sur l’art, le jeu ou la musique, témoignant d’une profonde cohérence dans la pensée de Scruton. Philippe Raynaud souligne cette approche singulière : "Tout n'est pas politique et (...) ça rend très difficile pour les conservateurs authentiques d'intervenir dans la vie politique réelle." Ainsi, Oakeshott et Scruton incarnent un conservatisme qui dépasse les frontières de la politique pour devenir une philosophie complète de l’existence.
Pour en parler
Philippe Raynaud, Philosophe, professeur émérite de sciences politiques à l’université Panthéon-Assas et co-directeur de la revue Commentaire. Il a publié :
Laetitia Strauch-Bonart est auteure et journaliste. Elle est spécialiste du conservatisme anglais et en particulier de Roger Scruton, qu'elle a traduit en français. Son prochain livre à paraître est le suivant :
Françoise Orazi, est professeure de civilisation britannique à l’université Lyon 2- Lumière. Spécialiste de l’histoire des idées politiques en Grande-Bretagne, notamment du libéralisme elle a notamment écrit :
Pour aller plus loin
- Edmund BURKE, Réflexions sur la révolution de France (1790), Hachette collection Pluriel 1989, trad. Pierre Andler, préface P. Raynaud
- Michael OAKESHOTT, Du conservatisme, (On being conservative, 1956) édition Le Félin, 2011, trad. Jean-François Sené.
- Roger SCRUTON, How to be a conservative, 2014 (Bloomsbury Publishing), De l’urgence d’être conservateur, L’Artilleur, 2016, trad. Laetitia Strauch-Bonart.
Références sonores
- Roger Scruton dans Répliques, “Comment peut-on être conservateur ?”, France Culture, 25/04/2015
- Edmund Burke, Réflexions sur la révolution de France (1790), Hachette collection Pluriel 1989, trad. Pierre Andler, préface P. Raynaud, p. 76-77. Lu par Nicolas Berger
- Chanson en fin d'émission : THE WHO - “Won’t get fooled again”, 1971