Peut-on être à la fois Albert Londres et Fiodor Dostoïevski ?
C'est la question que semble nous poser "Jef" dans cet épisode. Son premier roman, L'Équipage, paru il y a un siècle, en 1923, l'a révélé comme un conteur de talent. Dans les années 30, il va déployer ses impressionnantes facilités d'écriture aussi bien dans les colonnes des journaux que dans les pages de ses romans aux sujets parfois inattendus, toujours publiés à une cadence infernale.
"Son œuvre, c'est une convocation au monde." Gilles Heuré, journaliste et écrivain
En 1926, Jef a gagné ses galons de grand reporter, il part pour le Moyen-Orient, il découvre notamment les péripéties des colonies juives en Palestine. Revenu à Paris, il fait la fête et fréquente les bas-fonds de Montmartre, il décrit les mœurs de ces milieux troubles, notamment dans une nouvelle publication de faits divers qui restera fameuse : Détective. Il publie aussi un roman qui fait scandale : l'histoire d'une bourgeoise qui se prostitue le jour en secret : Belle de jour.
"Ce que j'ai tenté avec Belle de jour, c'est de montrer le divorce terrible entre le cœur et la chair, entre un vrai, immense et tendre amour, et l'exigence implacable des sens. Ce conflit, à quelques rares exceptions près, chaque homme, chaque femme qui aime longtemps le porte en soi." Extrait de la préface de Belle de jour écrite par Joseph Kessel
Plus rien n'arrête Jef : en 1930, il part pour la mer Rouge, enquêter sur le trafic d'esclaves (pourtant interdit par la Société des Nations à l'époque) il en tire un grand reportage dans Le Matin, dont les tirages explosent.
En 1932, il couvre les élections allemandes et la montée d'un certain Adolf Hitler, qu'il juge minable, dans une société de plus en plus violente.
"Kessel n'a jamais prétendu être un idéologue ni un journaliste politique, parce que ce que Kessel aime, c'est la guerre. Il aime la guerre, il aime les voyages, il aime l'aventure, il aime moins les idées." Dominique Missika, écrivaine et historienne
Revenu à Paris, il écrit La Passante du Sans-Souci, un des rares romans français de l'époque (1935) à évoquer les camps de concentration, déjà implantés en Allemagne. Kessel fréquente dans son journal Gringoire la droite dure, qui bascule dans l'antisémitisme. Il rompt avec ses collègues, et s'inquiète de l'avenir qui s'annonce menaçant...
"Kessel est pur de deux illusions qui alimentent l'idéologie : l'illusion de droite selon laquelle, c'était mieux avant, et l'illusion de gauche selon laquelle ça sera mieux demain, illusions qui se partagent notre psyché politique." François Sureau, écrivain
Textes de Joseph Kessel lus par Félicien Juttner :
Terre d’amour et de feu*, Tallandier, 2020
Nuits de Montmartre*, 10/18, 1990
- Marchés d’esclaves dans Romans et récits Tome 1, Bibliothèque de la Pléiade, n°649, 2020
- Reportages (1930-1936) : Les Jours de l'aventure, Tallandier, 2010
- Article dans Gringoire, le 5 février 1937
Extraits de films :
125, rue Montmartre* (1959) de Gilles Grangier
Les Bas-fonds* (1936) de Jean Renoir
- Belle de jour (1967) de Luis Buñuel
- La Passante du Sans-Souci (1982) de Jacques Rouffio
Pour aller plus loin :
- Joseph Kessel, Romans et récits Tome 1, Bibliothèque de la Pléiade, n°649, 2020
- Gilles Heuré, Album Kessel, Collection Albums de la Pléaide (n°59), Gallimard, 2020
- Joann Sfar, La Synagogue, Dargaud, 2022
- Olivier Weber, Dictionnaire amoureux de Joseph Kessel, Plon, 2019
- Olivier Weber, Kessel, le nomade éternel, Arthaud, 2006
- Dominique Missika, Un amour de Kessel, Seuil, 2020
- Yves Courrière, Joseph Kessel ou Sur la piste du lion , Plon, 2020
Merci à toute l'équipe du Groupe Kessel, à l'Institut des Textes et Manuscrits Modernes (CNRS et ENS Ulm) et notamment à son responsable Serge Linkès, pour l'accès aux archives et manuscrits de "Jef".