Faire un enfant est « l'acte qui, par excellence, formalise notre inscription dans une continuité », nous explique la sociologue des religions Danièle Hervieu-Léger. Or comment se projeter dans cette perpétuation lorsque le futur nous parait si sombre, au regard de la catastrophe écologique dont nous sommes les témoins ?
Pour mieux saisir cette question profondément existentielle, cet épisode tente de repérer dans le passé d’autres moments où la nécessité de se reproduire a été remise en question.
Marine Tesson, historienne de l’antiquité, plante le décor des premiers temps du Christianisme, à une époque où les Pères de l’Église ont encouragé le renoncement à la chair, la fin des Temps étant proche, elle explique leur vision : “Avoir des enfants, c'est se détourner de l'œuvre de Dieu, c’est donc considéré comme absolument inutile”.
Ce motif apocalyptique s’est répété à différents moments de l’histoire, comme le rappelle Danièle Hervieu-Léger, qui voit dans la période de crise écologique que nous traversons une nouvelle forme de ce qu’elle appelle " une crise du temps ". De nombreux femmes et hommes affirment aujourd’hui renoncer, parfois au prix d’un sacrifice, à l’enfantement, au nom d’une conviction écologique, à l’instar de Lucie qui déclare : " C’est justement parce qu’il n’y aura pas d’avenir, et qu’un enfant c’est l’avenir, que je ne peux pas en faire. "
Mais ce renoncement peut permettre, pour les religieux comme pour les militants écologistes, de se consacrer à une fécondité alternative, au service de la construction d’un monde meilleur, comme en témoigne Yohann : “Je me suis interrogé sur ma disponibilité, et sur les vis-à-vis des enjeux écologiques, et je me suis dit, mais pourquoi refaire un être en plus ? Pourquoi moi, je me contraindrais à m'occuper d'une personne alors que finalement, je vois plein d'autres choses qui me paraissent prioritaires et où je peux aider ?”
Frère David, moine bénédictin, rappelle que depuis le christianisme, la possibilité de ne pas faire d’enfant a été érigée comme un droit, une possibilité louable, et que cette liberté doit être garantie pour chacune et chacun.
Quant à savoir si le fait de ne pas faire d’enfant est effectivement un geste en faveur de l’écologie, Emmanuel Pont, auteur de Faut-il arrêter de faire des enfants pour sauver la planète ? rappelle que cela reste une décision individuelle à l’efficacité limitée, qui peut même être un moyen de prolonger le statu quo et de nier les véritables mécanismes à l’origine de la catastrophe écologique : “Votre enfant, ses émissions, celles liées à son mode de vie, va dépendre de la manière dont vous vivez en tant que famille. Et là-dessus, c'est vous qui avez la main”.
Un documentaire de Manon Prigent réalisé par Anne Fleury.
Avec
- Danièle Hervieu Léger, sociologue des religions, ancienne directrice d'études, EHESS, Paris
- Bernadette Rigal-Cellard, historienne, professeure émérite en Études nord-américaines et Sciences des religions et sociétés, Université Bordeaux Montaigne
- Marine Tesson, historienne de l’Antiquité, doctorante et ATER à l'Université Paris-Est Créteil
- Emmanuel Pont, essayiste, ingénieur, auteur de « Faut-il arrêter de faire des enfants pour sauver la planète ? »
- Frère David, moine bénédiction, Abbaye d’En-Calcat
- Alice, Lucie et Yohann
Merci à Boris Collet, Claire Kachkouch Soussi, Coline Sunier et Irène Théry.
Lectures : Daniel Kenigsberg - Mixage : Eric Boisset
Lectures extraites de :
- L’Apocalypse de Jean, 6 :12
- L’Apocalypse de Jean, 21 :1
- Jean Chrysostome, La Virginité, vers 382. Paris, Le Cerf, 1966
- Eusèbe de Césarée, Démonstration évangélique
- Ambroise de Milan, Des vierges, vers 377
Bibliographie
- Lydie Bodiou, Pierre Brulé, Laurence Pierini, “En Grèce antique, la douloureuse obligation de
- la maternité”, Clio. Histoire‚ femmes et sociétés, 2005
- Peter Brown, Le Renoncement à la chair, Paris, Gallimard, 1996 [1995].
- Laurence Chartron, De la peur de la surpopulation à celle de la sous-population : réflexions sur la dimension apocalyptique dans la pensée démographique. Frontières, 25(2), 2013
- Boris Collet, Hélene Gorge, Sila Ayoz, Craig Thompson, Consumer Anxieties in the Age of Multiple Crises : Understanding the Consumption Consequences of Voluntary Childlessness, 11th EIASM Interpretive Consumer Research Workshop, Liverpool, 9-10 juin 2022.
- Boris Collet, Hélène Gorge, Appréhender la notion de culpabilité dans la transition environnementale : une étude exploratoire des mouvements "no kids", 20èmes Journées Normandes de Recherche sur la Consommation, Rouen, 18-19 novembre 2021
- Danièle Hervieu-Léger, Le temps des moines, PUF, 2017
- Danièle Léger, Bertrand Hervieu, Des communautés pour les temps difficiles, Le Centurion, 1983
- Alain Houziaux, « L'idéal de chasteté dès les débuts du christianisme, pourquoi ? », Études théologiques et religieuses 2008/1 (Tome 83),
- Virginie de Luca Barrusse, « Le complexe de la dénatalité. L’argument démographique dans le débat sur la prévention des naissances en France (1956-1967) », Population, 2018/1
- Georges Minois, Le poids du nombre. L’obsession du surpeuplement dans l’histoire, Perrin, 2011
- Emmanuel Pont, “Démographie et climat,” Enquêtes écosophiques (blog), juin 2019
- Bernadette Rigal-Cellard, (dir.) Sectes, Églises, Mystiques : échanges, conquêtes, métamorphoses, Pleine Page, 2004
- Marine Tesson, « Le choix de la non-maternité dans l’Antiquité tardive », Sextant, 2019
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