Pinar Selek a été soutenue par nombre de personnalités françaises. Son procès fournit à Esprit de justice l’occasion d’aborder un sujet qui intéresse non seulement les chercheurs, mais au-delà, tous les citoyens : les libertés académiques. Elles sont la condition de la démocratie, nous le savons bien, comme le rappelle Claude Lefort, philosophe français connu pour sa réflexion sur les notions de totalitarisme et de démocratie.
Mais ces atteintes aux libertés prennent un sens nouveau aujourd’hui du fait de la nouvelle donne géopolitique et des évolutions de la science elle-même. Elle réclame de plus de moyens, ce qui avantage les grandes puissances – notamment l’intelligence artificielle a changé la donne car elle réclame des données massives que peu de pays ont.
Non, la revendication des libertés académiques n’est pas une demande de privilèges mais une condition essentielle à nos libertés, à la survie des démocraties et à l’équilibre du monde. C’est ce dont Esprit de justice propose de débattre en compagnie de Stéphanie Balme, Professeure à SciencesPo, spécialiste de la Chine, Doyenne du collège universitaire de Sciences Po et référente liberté académique, et, Mathieu Denis, historien, Directeur du Center for Science Futures, un laboratoire d’idées de l'International Science Council (ISC), fédération d’organisations scientifiques œuvrant à rassembler l'expertise scientifique sur les questions d'intérêt majeur pour la science et la société.
Stéphanie Balme "La liberté académique est à la fois un droit et un devoir, et un droit un peu particulier, parce que c'est un droit qui est réservé dans le sens où c'est un droit professionnel. On pourrait dire corporatif puisqu'il concerne évidemment toutes les personnes qui travaillent au sein d'une université de recherche (les étudiants, les encadrants, les professeurs). Mais même si c'est un endroit qui est réservé à cette petite communauté de personnes, c'est quand même un droit qui est très ouvert vers l'ensemble de la société."
Mathieu Denis "Wilhelm von Humboldt, au XIXe siècle, est le premier à mettre en avant un modèle d'institution universitaire basé sur l'autonomie des universités, c'est-à-dire l'autonomie de l'influence politique, la capacité pour les professeurs de décider eux mêmes des cursus, et pour les étudiants de choisir eux mêmes les cours."
Mathieu Denis "Les transformations au cours des dernières décennies dans les structures du financement de la recherche posent effectivement problème et soulèvent des questions liées à la liberté académique. Il est évident que de plus en plus, il y a des appels qu'on appelle fléchés, c'est-à-dire des financements par projet précis où on ne détermine ni le sujet, ni la durée, ni le public de la recherche ou donc le financement est conditionnel à certains choix faits en amont."
Stéphanie Balme "Comme on sait que d'un côté émerge des puissances scientifiques qui ne sont pas des régimes démocratiques, et que d'un autre côté la science est globale, par conséquent, la question se pose de quel type de science et produite par ces régimes là."
Stéphanie Balme "Le délitement de l'écosystème scientifique russe doit, pour être reconstruit, attendre jusqu'à 50 ans ; c'est le temps analysé par Thomas Kuhn pour qu'un écosystème scientifique puisse se reconstituer."
Mathieu Denis "Le seul instrument de mesure systématique qu'on a au niveau international est ce qui mesure l'état de liberté des travailleurs du monde de la recherche, à savoir une convention de l'Organisation Internationale du Travail (OIT). C'est la seule, il y a donc beaucoup à faire."
Pour aller plus loin
- Pages de Fariba Adelkhah : sur wikipedia, la chronologie de son arrestation et des actions de soutien (site de SciencesPo). A lire, un article du 17 février 2023 de Julie Connan, sur La Croix.fr "Iran : Fariba Adelkhah, sortie de prison mais pas libre".
- Page sur Pinar Selek, sociologue turque. A visionner et écouter, l'entretien avec Pinar Selek, sur France Inter, dans l'émission de Sonia Devillers, le 28 mars 2023.
- >> Stéphanie Balme
- Ses pages de présentation (publications...) sur le site de Sciences Po (CERI), sur le réseau Linkedin, sur le site Babelio, et wikipedia.
- >> Mathieu Denis
- Ses pages de présentation sur le site de l'International Science Council (ISC) sur le réseau Linkedin.
Extraits musicaux
- Morceau choisi par Stéphanie Balme : "Bird on a wire" par Rosemary Standley et Dom La Nena - Album "Birds on the wire" (2019).
- Morceau choisi par Mathieu Denis : "Underdog" par le groupe Sly and the Family Stone - Album "A whole new thing" (1970).