Même s’il est indispensable de rendre responsable le donneur d’ordre en la personne du Président, il faut également considérer la réalité des crimes commis sur le terrain comme à Butcha, à Irpine et dans de multiples autres endroits.
Le Centre pour les libertés civiles, ONG ukrainienne qui a reçu le Prix Nobel pour la paix, a documenté, depuis le début de la guerre, 26 000 atrocités qui peuvent être considérées comme des crimes de guerre.
Comment expliquer ce nombre ? Sont-ils décidés et ordonnés depuis Moscou ? Cela serait ne pas tenir compte de la culture propre de l’armée.
Esprit de justice va tenter de comprendre la nature et les ressorts des violences de guerre russes en Ukraine en compagnie de deux chercheuses, Céline Marangé, chercheuse sur la Russie, l'Ukraine et le Belarus à l'Institut de recherche stratégique de l'École militaire (IRSEM) et membre associée du Centre de recherche en histoire des Slaves à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, qui a rédigé avec Maud Quessard : "Les guerres de l’information à l’ère numérique", (PUF 2021), et, Sarah Fainberg, docteure en science politique, enseignante-chercheuse en science politique à l'Université de Tel-Aviv. Elles ont signé ensemble un article remarqué intitulé « Entre intentionnalité et inévitabilité : aux sources des crimes de guerre russe en Ukraine », dans la revue en ligne Le Rubicon.
Céline Marangé "Aujourd'hui, il y a seulement 150 enquêtes qui ont été ouvertes pour des crimes de viols commis par les troupes russes depuis le début de la guerre. Mais d'après une chercheuse ukrainienne [Marta Havryshko] qui est spécialiste des violences de guerre contre les femmes, [...] elle a pu interroger des survivants et montre qu'en réalité les 150 cas représentent la partie émergée de l'iceberg. Par exemple, les chiffres qu'on avance dans cet article sont ceux qui concernent uniquement les territoires qui ont été reconquis par l'armée ukrainienne. Dans tous les territoires occupés il n'est pas possible de mener ce travail."
Sarah Fainberg "Les crimes de guerre, et notamment les crimes sexuels, résultent d'un ratage du plan initial, puisque l'opération russe devait être principalement aérienne, rapide et se solder par une occupation "propre", c'est-à-dire une opération sans contact, ce qu'on appelle Contactless Wars aux Etats Unis. Il n'y aurait donc pas dû y avoir d'interactions physiques entre les forces russes et les résidents de villes et des villages ukrainiens."
Céline Marangé Concernant les destructions, il y a vraiment eu un changement tout à fait significatif à l'automne dernier, c'est à dire après les contre offensives réussies de l'armée ukrainienne. Les autorités russes ont alors opté pour une stratégie de destruction totale jusqu'à épuisement de l'adversaire. Celle ci vise à la fois le front, c'est-à-dire l'utilisation des prisonniers [russes] qui ont été recrutés par Wagner pour pour aller combattre en première ligne, l'idée étant de faire le maximum de dégâts dans l'armée ukrainienne. Mais cette stratégie de destruction totale vise aussi l'arrière. On a donc à la fois des feux d'artillerie massifs dans les régions qui sont à conquérir (le Donbass) et des frappes sur des infrastructures civiles, sur des bâtiments d'habitation, le but étant de terroriser la population [...]"
Sarah Fainberg "Cette technique [de destruction] va faire payer à la Russie un prix stratégique extrêmement lourd avec : la mobilisation du gouvernement de Zelensky ; la mobilisation des civils autour de la figure de Zelensky qui est à la fois un Che Guevara et un Churchill ; et la mobilisation de l'Occident avec la livraison d'armes qui va intervenir à partir du printemps."
Sarah Fainberg "Depuis la période Poutine, on vit dans un monde qui est à la fois historiquement et moralement flou, à savoir que la distinction entre le bien et le mal est sans cesse brouillée par la justification idéologique du passé et des crimes de la période soviétique."
Céline Marangé "Ce que l'on essaye de mettre en avant est l'idée que la guerre informationnelle a été un catalyseur du passage à l'acte de ces violences. [...] Ce qu'on peut noter dans les lignes de communication, c'est l'idée d'une guerre des civilisations. Et donc que la Russie serait en guerre contre les forces de la décadence. Et certains discours vont jusqu'à assimiler l'Occident à Satan. Il y a vraiment des accents messianiques et eschatologiques [...] portée notamment, mais pas seulement, par l'Eglise orthodoxe russe et par le patriarche Kirill. C'est l'idée que se joue en Ukraine une guerre sainte."
Céline Marangé "Cette négation de la nation ukrainienne, du droit de l'Ukraine à exister comme Etat souverain, est une vieille histoire. Il y a des réminiscences de la période impériale, où les ukrainiens étaient appelés "les petits russiens". Il y a toujours eu ce mépris pour l'Ukraine et cette négation de l'identité ukrainienne."
Sarah Fainberg "On pourrait dire qu'il s'agit de la guerre la plus transparente qui ait lieu dans l'humanité : qui est observée par l'imagerie satellite, qui est filmée toutes les deux minutes par des téléphones portables – tout circule sur TikTok et Telegram – ce qui transforme les civils en témoins. Et justement, par la force de ce front digital, les civils font partie de la dynamique du combat. Par exemple, les ukrainiens ont développé une application qui leur permet de photographier un missile, de déterminer par l'application de quelle catégorie de missiles il s'agit, et de faire communiquer toutes ces informations au système de défense aérien ukrainien."
Pour aller plus loin
>> Céline Marangé
• Ses pages de présentation, sur le site de l'IRSEM (Institut de Recherche Stratégique de l'École Militaire), sur le réseau Linkedin, sur le site de l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
• Ses publications, sur le site Cairn.info et sur le site Babelio.
• Page de présentation de l'ouvrage, co-écrit avec Maud Quessard, Les guerres de l'information à l'ère numérique, paru aux éditions des PUF, janvier 2021.
• A visionner, une conférence de Céline Marangé (février 2023), Approches historiques et politiques de la guerre en Ukraine (Chaîne You tube du Ministère des Armées).
>> Sarah Fainberg
• Ses pages de présentation, sur le réseau Linkedin (en anglais), sur le site Babelio, sur le site Desk Russie.
• Ses publications, sur le site Cairn.info.
• Page de présentation de son ouvrage, Les discriminés, paru aux éditions Fayard en 2014.
• A visionner, un entretien avec Sarah Fainberg sur la crise ukrainienne en décembre 2014, sur la chaîne I24News (Chaîne You tube INSS Israël).
Extraits musicaux
- Morceau choisi par Sarah Fainberg : "Les Nuages" par le barde soviétique Alexandre Galitch.
- Morceau choisi par Céline Marangé : "Vermeer Sonata / Avec envol / 2è mouvement" de Kirill Zaborov, interprété par Giancarlo Crespeau (piano) - Album "Melancholia" (2023).