Était-il imaginable de négocier avec Daech, renchérissent-ils ? La négociation n’aurait-elle pas conféré une légitimité internationale à ce proto-État terroriste ? Les désastreux accords de Munich n’ont-ils pas permis à l’Allemagne de parachever son réarmement ?
**Pierre Hazan *"***Une première période, en matière de médiation, serait immédiatement après la chute du mur de Berlin, c'est-à-dire les années 90, la pax americana dans son envol. [...] Déjà, dans les années 90, s'est posée la question : "comment articuler ces deux impératifs, ces deux idéaux aussi nobles que la paix et la justice ?". Et donc là, on voit énormément d'accords de paix qui sont négociés. [...] Puis tout cela s'accompagne presque simultanément d'une extension du judiciaire, avec notamment, après les massacre de Srebrenica, et le génocide du Rwanda, la montée de la justice internationale en temps de guerre."
Valérie Rosoux "Il y a deux conditions qui sont relativement générales et que l'on peut appliquer à beaucoup de cas : la première est la prise de conscience que ma partie est dans l'impasse et que je n'ai aucune chance de l'emporter en misant sur l'escalade de la force. La seconde, est la perception que la négociation est une issue possible, que l''on pourrait revenir à un accord quand même satisfaisant pour soi. [...] Et, par exemple, on ne peut pas appliquer cela, aujourd'hui, à la Russie et à l'Ukraine en général, car le conflit n'est pas "mûr". Il y a un moment de maturité, donc ça ne sert à rien d'intervenir avant ou après."
Le fait est que la médiation dans les conflits internationaux présente des risques : comment, par exemple, ne pas glisser du compromis à la compromission ? La négociation est par définition pragmatique, elle répond à une éthique de responsabilité ; elle recherche patiemment le moindre mal, en faisant le deuil d’une victoire totale sur l’ennemi. Force est de reconnaître que, dans un siècle marqué par la radicalité, elle n’a pas aujourd’hui le vent en poupe. D’où l’importance d’éclairer le débat public ce que va faire Esprit de justice en réunissant deux spécialistes en la personne de Valérie Rosoux, politologue et philosophe, professeure à l’université catholique de Louvain, auteure de nombreux articles et notamment « How not to mediate conflict ? » dans International Affairs ou encore : « Israéliens et palestiniens : les médiateurs peuvent-ils reconfigurer des récits incompatibles ? » dans Global Policy. Elle est également membre de la commission spéciale chargée par le Parlement belge de faire la lumière sur le passé colonial de la Belgique, et, Pierre Hazan, conseiller senior auprès du Centre pour le dialogue humanitaire, principale organisation de médiation des conflits armés, qui s’est confronté à de nombreux terrains de guerre au Sahel, dans le pays Basque ou en Bosnie Herzégovine. Il vient de publier Négocier avec le diable. La médiation dans les conflits armés (éditions Textuel), également auteur de nombreux ouvrages parmi lesquels : La paix contre la justice (André Versailles, 2010), Juger la guerre, juger l’histoire (2007).
Pierre Hazan "Il y a les Nations unies, qui sont elles-mêmes, en quelque sorte, parrainées par les Etats-Unis, ce qui donne effectivement un levier très puissant. Et les Nations Unies mettent en place des sortes de boîte à outils, et vont les exporter dans différentes situations de conflits et mettre en place, notamment, les mécanismes de justice transitionnelle, ou les mécanismes que l'on appelle de DDR, Démobilisation, Désarmement et Réintégration des combattants, des approches qui vont se calquer, parfois de manière quasi mécanique."
Valérie Rosoux "Quand on prend un modèle qui n'est pas complètement ajusté au contexte, et dieu sait si c'est difficile, on risque d'arriver non pas à un objectif, non pas à des résultats qui sont nuls, mais à des résultats qui sont contre-productifs, c'est-à-dire que le médiateur augmente le niveau de ressentiment de chaque côté."
Pierre Hazan "Les États ont une légitimité que les ONG n'auront jamais, mais les ONG jouent le rôle d'éclaireur et ouvrent les pistes. À un certain moment, il faut que ces pistes soient formalisées et donc, c'est à ce moment-là que les états interviennent."
Pour aller plus loin et quelques références citées
Valérie Rosoux "Au moment où j'ai fait des recherches sur le terme de "réconciliation", il était omniprésent dans tous les accords de paix. Tous les diplomates me parlaient de réconciliation. C'était une évidence pour eux que tous les efforts de médiation visaient la réconciliation. Et là, je crois que l'euphorie n'est plus permise, c'est juste plus possible !"
Pierre Hazan "Je ferais une différence, une distinction entre la neutralité et l'impartialité. À mon sens, ce n'est pas possible d'être neutre entre un agresseur et un agressé. Par contre, c'est possible d'être impartial, c'est-à-dire, d'offrir un certain nombre de besoins à une partie ou à une autre si ça peut permettre de limiter la souffrance humaine dans des circonstances très précises."
Extraits musicaux
- Morceau choisi par Pierre Hazan : "Sunday bloody sunday" par le groupe U2 - Album "War" (1983).
- Morceau choisi par Valérie Rosoux : "Göttingen" de et par Barbara - Album "Le mal de vivre" (1965).
Pierre Hazan "Une des questions qui se posent, c'est, dans quelle mesure un accord de paix se fait sur le dos d'une minorité, voire de l'ensemble de la population ? [...] Ceux qui participent à un processus de paix doivent se poser ces questions, doivent réfléchir à leur positionnement, aux limites qu'ils se donnent.[...] Ce qui est frappant, c'est qu'un accord de paix sur deux ne dure pas. La question qui se pose est que ce n'est pas simplement un accord entre les élites, mais c'est un accord qui doit aussi entraîner la société."