La révolution numérique est passée par là en rendant obsolète par exemple la « photo-pose » au bénéfice de la « photo-mouvement » où c’est la vie quotidienne - des vacances par exemple - qui témoigne du lien et de ses recompositions.
Claudine Veuillet-Combier "Des photos de famille, on en a tous, dans nos albums, sur les écrans, sur les smartphones. On les a un petit peu partout, mais on ne prend peut-être pas suffisamment le temps de s'arrêter pour réfléchir un peu, à quel sens elles ont pour la famille ? Comment les photos de famille fabriquent la famille, et comment la famille fabrique les photos ? J'aime bien cette petite formule parce qu'il me semble que ça ouvre un champ intéressant de réflexion."
Emmanuel Gratton "C'est vrai qu'on essaye de raconter une histoire, de raconter un roman familial à partir des photographies. Quand la famille est unie, c'est plus facile ; quand elle est désunie, c'est un peu plus compliqué, parce qu'il faut, du coup, sélectionner certaines photos pour raconter une histoire qui tienne malgré tout,"
Le support aussi a changé : les photos de famille ont émigré des albums papier pour se loger désormais dans nos téléphones portables, dans nos ordinateurs, sur des blogs ou sur les réseaux sociaux. Il n’empêche que l’on continue de sélectionner certaines d’entre elles pour les placer à côté des photos plus composées, plus iconiques des ancêtres. À travers ces différentes photos, c’est non seulement de la généalogie qu’on veut afficher mais également l’image que la famille veut se renvoyer à elle-même. De quelle famille nous parlent ces photos ? Quelle place y occupe l’enfant ? Que nous disent-elles aussi du regard que l’enfant pose sur sa propre famille car il devient lui aussi, très tôt, photographe.
Pour en discuter, Esprit de justice a invité Claudine Veuillet-Combier, psychologue clinicienne, maîtresse de conférence en psychologie clinique et psychopathologie à l’université d’Angers, et Emmanuel Gratton, sociologue. Ensemble, ils ont publié Photographies de familles contemporaines. Perspectives croisées entre sociologie et psychanalyse (éditions des presses universitaires de Rennes, 2021).
Emmanuel Gratton "Même quand on prend des photos à la volée, le tri s'opère secondairement. C'est vrai qu'on peut prendre des photos à la mitraillette, mais, simplement, la photo que l'on va retenir, celle qui va quand même plus marquer les esprits, ce n'est pas n'importe laquelle."
Claudine Veuillet-Combier "La photographie entretient des liens avec la vie, avec la mort, parce que sur les photos, on a finalement la trace des générations qui passent, et les photos circulent de mains en mains, à travers les générations. [...] Les enfants, quand on leur montre les photos, ils sont toujours étonnés de découvrir des personnes qu'ils ne connaissaient pas, qui ne sont plus là."
Emmanuel Gratton "Une série de photos fait parler aussi parce qu'elle raconte une histoire. Après la sélection opérée finalement par celui qui trie les photos, il y en a quand même que les individus retiennent, qu'ils exposent plus ou moins, pour essayer de transmettre une histoire, un message, quant à la place qu'ils occupent dans cette famille."
Claudine Veuillet-Combier "Ce qui a changé, peut-être, c'est que les photos d'aujourd'hui affichent le plus souvent la réussite affective, l'image idéale. En fait, la photo, c'est le miroir de la famille, et ce miroir, on le veut positif. Je crois que l'on peut observer qu'en général, quand on prend des photos, c'est sur des moments de partage "heureux", on ne prend pas des photos de famille quand on est en conflit."
Emmanuel Gratton "Les adolescents auront plutôt tendance à prendre des photographies avec leurs ami.e.s, par exemple, plutôt qu'avec leur famille. [...] Ça montre bien que la photographie est révélatrice finalement du type de lien qu'ils ont envie de construire et qu'à cette époque là, c'est plutôt avec les ami.e.s qu'ils ont envie de construire des choses plutôt qu'avec leur famille."
Claudine Veuillet-Combier "Par le passé, la photo était très hiérarchisée, avec, au milieu, les parents, et les enfants autour et aujourd'hui c'est l'inverse. C'est l'enfant qui est au centre, [...] peut-être parce qu'aujourd'hui c'est l'enfant, l'élément le plus stable de la famille, c'est celui qui restera présent de façon continue. Et alors que le couple, par exemple, peut se disperser, la famille se construit autour de l'enfant."
Pour aller plus loin
- A propos de Claudine Veuillet-Combier
- Présentation de Claudine Veuillet-Combier (site The Conversation).
- Publications de Claudine Veuillet-Combier (site Cairn.info).
- Ouvrages de Claudine Veuillet-Combier (site de la librairie en ligne Decitre).
- Ouvrage à paraître, en janvier 2023, de Claudine Veuillet-Combier, Familles et transmission à l'épreuve de la migration, aux éditions In press.
- A propos d'Emmanuel Gratton
- Page de présentation d'Emmanuel Gratton (site de l'Université d'Angers), et sa page Linkedin.
- Publications d'Emmanuel Gratton (site Cairn.info).
- A lire, un article d'Emmanuel Gratton (Slate.fr, 2017), Mettre en place une véritable éducation à la parentalité.
- Ouvrages d'Emmanuel Gratton : aux éditions des Presses universitaires de Rennes et aux éditions Érès.
- Présentation de l'ouvrage commun à nos invités, Photographies de familles contemporaines (site des éditions des presses universitaires de Rennes, 2021).
- Quelques références
- Page d'Henri Cartier-Bresson (1908-2004) et le site de sa fondation (cité pendant l'émission).
- Site personnel de Serge Tisseron (cité pendant l'émission).
Emmanuel Gratton "Ce qui est intéressant, c'est d'échanger des photos, et, ça peut entraîner une discussion, en groupe, sur ce que chacun y voit et y projette, ce qu'il en comprend. C'est vraiment un support à l'échange, à la discussion, à la différenciation des points de vue, mais aussi à la confrontation des points de vue. Et en ce sens, ça peut être un outil tout à fait intéressant pour révéler la dimension sociale et la dimension psychique à travers la photographie."
Claudine Veuillet-Combier "Il y a eu une évolution par rapport à la photographie. Dans un premier temps, ce sont les hommes qui ont eu le pouvoir photographique, le pouvoir "technique" photographique. Puis, petit à petit, avec la démocratisation des appareils et la simplification, on a pensé que les femmes pouvaient quand même aussi s'en saisir ! [...] En devenant photographes, elles ont quitté la place réduite d'objet photographié, donc, elles ne sont plus sur les photos. [...] Elles photographient surtout l'intime familiale, alors que les hommes, eux, vont plutôt, à mon sens, photographier. Les scènes de la vie extérieure car ils ont un rapport à l'intimité familiale qui est sans doute différent."
**Emmanuel Gratton *"***C'est vrai que la photo d'autrefois, ça passait par le tiers, le photographe, car il y avait aussi des questions techniques ; fait, c'est-à-dire qu'il fallait rester dans une position relativement stable !"
Emmanuel Gratton "Il y a des photos qui ont des statuts différents. Justement, il y a certaines photos numériques que l'on développe sur papier, ou pour garder dans son portefeuille par exemple. [...] Certaines photos sont "publiques" et d'autres moins, que l'on préfère garder un peu pour soi."
Extraits musicaux
- Morceau choisi par Emmanuel Gratton : "Blackbird" par Brad Mehldau - Album "The art of the trio, Vol.1" (1997).
- Morceau choisi par Claudine Veuillet-Combier : "Pause" par Eddy de Pretto & Iseult - Album "À tous les bâtards" (2021).