Si le féminisme de la seconde vague a produit des slogans tels que « Un enfant, quand je veux, si je veux », c’est paradoxalement dans ces générations-là qu’il y a eu le moins de personnes sans enfants, comme l’explique le démographe Laurent Toulemon : “Dans les années 60-70, le fait de rester sans enfant était très peu présent dans le paysage. La plupart des combats des femmes pour maîtriser leur fécondité, avec le droit à la contraception et le droit à l'avortement, ce n'était pas du tout un refus de l'enfant, au contraire, c'était plutôt l'idée d'avoir des enfants, quand je veux, si je veux. Le but était plutôt pas trop d'enfants et pas trop vite”.
La sociologue Camille Masclet s’est intéressée aux trajectoires d’anciennes militantes féministes des années 1970 et a pu constater que contrairement aux idées reçues, celles qui n’ont pas eu d’enfant sont une minorité, et que très peu parmi elles le présentent comme un choix : “Aucune ne fait un lien explicite entre ce choix et leur engagement féministe. Plus généralement, parmi celles qui sont dans cette situation-là, il y en a assez peu qui vont le présenter comme un choix, mais plus comme un désir qu'elles n'ont pas pu satisfaire.” Le fait de le penser en termes de choix est arrivé, d’après Laurent Toulemon, “comme une revendication beaucoup plus récente, et beaucoup moins importante en France que dans d’autres pays."
Les études démographiques sur le temps long tendent à montrer que la majorité des gens qui disent ne pas vouloir faire d’enfant finiront par en avoir, à l’instar de Camille. Et qu’à l’inverse, les personnes qui n’auront finalement pas d’enfant, étaient plutôt de celles qui en voulaient.
La notion de choix paraît soudain plus complexe. Qu’est-ce qui nous détermine, lorsque l’on choisit de ne pas faire d’enfant, “la pression sociale” ou la “pression biologique” comme en témoigne Camille ? Ce choix peut-il être tenu toute une vie ? Quelle place pour les convictions politiques ? Et quelles différences lorsque l’on est un homme, et lorsque l’on est une femme ?
La sociologue Charlotte Debest, fait le constat que la question de la parentalité est encore aujourd’hui une question sur laquelle viennent achopper les luttes féministes, et que ces préoccupations féministes se retrouvent dans les discours de certains hommes aujourd’hui. Certains vont jusqu’à la vasectomie, prenant leur part dans la contraception du couple et souhaitant ne pas laisser à la femme la responsabilité, seule, de faire un enfant ou pas. Néanmoins, les hommes qui témoignent dans l’épisode s’interrogent sur leur capacité à prendre part à la parentalité de manière égalitaire, et admettent que le choix de ne pas en avoir est aussi une manière de ne pas assumer, comme le dit Romain, « un choix dont il sait très bien ce qu’il changerait à sa vie s’il voulait faire correctement les choses ».
Romain qui ne désire pas d’enfant explique : “C’est plus facile pour les hommes de se dire qu'ils veulent des enfants parce que finalement, ça ne va pas changer grand-chose à leur vie comparée à celle de leur compagne. Et c'est aussi pour ça que moi, je prends la décision de ne pas en faire, car je vois trop ce que ça va changer à ma vie si je veux essayer de faire les choses correctement”.
Cet épisode confronte des témoignages d’hommes et de femmes qui s’interrogent ou se sont interrogés sur leur choix d’enfanter, avec un regard historique sur l’apparition même de la question en termes de choix.
Un documentaire de Manon Prigent réalisé par Anne Fleury.
Avec
- Charlotte Debest, sociologue, autrice de « Le choix d’une vie sans enfant », PUR, 2014
- Camille Masclet, sociologue, autrice d’une thèse sur les trajectoires personnelles d’anciennes militantes féministes des années 1970.
- Laurent Toulemon, démographe, directeur de recherche et responsable de l’unité « Fécondité, famille, sexualité » à l’INED
- Françoise, Maëlle, Marco, Martine, Olivia, Romain et Yohann
Les lettres à Ménie Grégoire proviennent du fonds Ménie Grégoire conservé aux Archives départementales d’Indre-et-Loire
Merci à Marine Chazelle, Anne Debal Morche, Denis Garnier, Anne-Sophie Giraud, Claire Kachkouch Soussi, Mathias Théry et Elsa Vettier
Lectures : Nathalie Kanoui et Mélodie Orru - Mixage : Eric Boisset
Bibliographie
- Charlotte Debest, Le choix d’une vie sans enfant, PUR, 2014
- Mona Chollet, Sorcières, la puissance invaincue des femmes, La Découverte, « Zones », 2018
- Camille Froidevaux-Metterie, La Révolution du féminin, Folio Essais, 2020
- Orna Donath, Le regret d’être mère, Odile Jacob, 2019
- Chantal Thomas, Comment supporter sa liberté, Payot, Rivages, 1998
- Christine Bard, Les femmes dans la société française au XXe siècle, Paris, Armand Colin, coll. U, 2001
- Anne Gotman, « Le choix de ne pas avoir d’enfant, ultime libération ? », Travail, genre et sociétés, 2017/1
- Catherine de Pierrepont et Joseph J. Lévy, « L’infécondité volontaire : motivations et enjeux de transmission dans un forum de discussion. » Anthropologie et Sociétés, 2017
- Charlotte Debest, Irène-Lucile Hertzog, “Désir d’enfant - devoir d’enfant”, Recherches sociologiques et anthropologiques, 2017
- Charlotte Debest, « Repenser l’égalité femmes-hommes au prisme du refus de maternité », Politiques sociales et familiales, n°116, 2014.
- Michaela Kreyenfeld, Dirk Konietzka, « Un enfant ou un emploi ? Dilemme des Allemandes de l’Est et de l’Ouest », Travail, genre et sociétés, 2017/1
- Helen Peterson, « Je ne serai jamais femme au foyer ». Le refus d’avoir des enfants en Suède », Travail, genre et sociétés, 2017/
- Julie Landour, Lorraine Odier, “Travail parental et bien être de l’enfant”, Recherches sociologiques et anthropologiques, 48-2 | 2017
- Laurent Toulemon, Henri Leridon, Maîtrise de la fécondité et appartenance sociale : contraception, grossesses accidentelles et avortements, Population 1992/1 (Vol. 47)
- Laurent Toulemon, « Très peu de couples restent volontairement sans enfant », Population 1995/4-5 (Vol. 50)
- Laurent Toulemon, « Les pères dans les statistiques », Informations sociales, 2013/2
- Charlotte Debest, Magali Mazuy, « Rester sans enfant : un choix de vie à contre-courant », Population & Sociétés, 2014/2 (N° 508)
- Charlotte Debest, « Quand les « sans-enfant volontaires » questionnent les rôles parentaux contemporains », Annales de démographie historique 2013/1
- Charlotte Debest, « Carrières déviantes. Stratégies et conséquences du choix d’une vie sans enfant », Mouvements, 2015/2
- Camille Masclet, À bas le couple ? Les parcours affectifs des féministes des années 1970, Dans Sociologie 2022/1
- Camille Masclet, Sociologie des féministes des années 1970. Analyse localisée, incidences biographiques et transmission familiale d’un engagement pour la cause des femmes en France, thèse de doctorat en science politique et en sociologie, soutenue en 2017
- Emma Tillich, « « Libérées, délivrées ! » : stérilisées et sans enfant », Ethnologie française, 2019/4
- Paola Tabet, La Construction sociale de l’inégalité des sexes. Des outils et des corps, L’Harmattan, 1998.
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