Milena Jesenská est la plus célèbre parmi les « femmes de Kafka » depuis qu’elle fut redécouverte, dans les années 1980, en tant que journaliste, militante et écrivaine à part entière. De sa propre initiative, elle fut, en 1920, à l’âge de 24 ans, la première traductrice en tchèque de Kafka qui avait, alors, près de 40 ans.
Leur correspondance professionnelle se transforma rapidement, le temps de quelques mois, en une passion amoureuse exceptionnelle dont témoigne leur magnifique correspondance : “Comme je t'aime, et je t’aime tête dure, comme la mer aime le menu gravier de ses profondeurs ; mon amour ne t'engloutit pas moins ; et puissé-je être aussi pour toi, avec la permission des cieux, ce qu'est le gravier pour la mer ! Comme je t’aime, j'aime le monde entier”.
Philippe Zard, professeur de littérature comparée analyse ce qui liait Kafka à Milena : “Elle était d'une certaine manière sa correspondante dans tous les sens, c'est-à-dire il était juif, elle était tchèque, elle était elle-même en rupture de ban avec son père, notamment, comme Kafka pouvait l'être, il y avait aussi un jeu de miroirs tout à fait fascinant”, Reiner Stach, biographe de Kafka évoque également leur proximité : “J'irai jusqu'à dire c'est la première fois que Kafka rencontre une personne qui est encore moins prête au compromis que lui, et pas uniquement sur le plan intellectuel, sur le plan affectif aussi. C'est ce qui lui a permis soudain de se libérer lui-même, du moins sur le plan du langage. Avec Milena, il a parlé de choses dont, il n'avait, je crois, jamais parlé à personne auparavant. Dans une lettre, par exemple, il décrit sa première expérience sexuelle, sa première nuit avec une femme. Je ne pense pas qu'il ait jamais raconté ça à qui que ce soit par le passé. Qu'il ait pu le confier à une jeune femme, ça a dû être pour lui une expérience enivrante”.
Mariée à Ernest Pollack un juif praguois du même milieu que Kafka, Milena vivait à Vienne lors de sa rencontre avec celui-ci. Malgré son amour pour Kafka, elle ne parvint pas à quitter son mari.
Issue de la bourgeoisie tchèque, la courageuse et percutante Milena Jesenska était, depuis son adolescence, connue à Prague comme une figure flamboyante, anticonformiste et rebelle. Elle fut une journaliste d’un immense talent mais aussi courageuse et percutante analyste des ouragans politiques de l’Europe des années 20 et 30. Hélène Beletto-Sussel souligne la remarquable lucidité qui émane de son travail journalistique : “Elle s'engage et commence à écrire ce qu'elle voit, ce qu'elle observe autour d'elle, ça s'intensifie particulièrement en 38 avec l'Anschluss. Elle va voir ce qui se passe dans les zones où arrivent des réfugiés allemands qui fuient le nazisme. Elle rend compte de ce qu'elle voit, de cette misère, de la misère tout court et de la misère politique.”
Une plume engagée qui mettait en garde face au danger nazi : “Dans les rues de Prague, on sent monter une tension sourde entre les gens. Une tension dangereuse qui nous vient de loin, d'une Allemagne hostile et étrangère. Dans les petites auberges, ça discute ferme. Que va faire l'Angleterre ? Qu'est-ce que Hitler a dans la tête ? Oui, ce sont là des questions importantes, mais avant tout, nous devons savoir une chose, ce que nous ferons nous mêmes. Non pas à l'échelle de la scène internationale, mais à cette dimension privée dont le rayon englobe trois rues et demie, le trajet quotidien de la maison au travail et le deux pièces cuisine. Il n'est pas vrai que nous ne comptons pour rien. Aujourd'hui, tout le monde compte. Chacun d'entre nous compte.”
Milena s’engagea immédiatement après l’invasion de la Bohême-Moravie, en mars 1939, dans la résistance anti-nazie. Elle fut rapidement arrêtée et déportée à Ravensbrück où elle réussit à survivre jusqu’en 1944. Sa fille, Jana Cerna, et Margaret Buber-Neumann, communiste allemande déportée au goulag et livrée aux nazis par Staline, ont écrit des portraits bouleversants de Milena. Nul doute qu’elle était encore accompagnée au moment de sa mort en mai 1944 par la figure de celui qu’elle avait aimé et reconnu comme nulle autre.
Un documentaire de Ruth Zylberman, réalisé par Julie Beressi.
Avec :
- Hélène Beletto-Sussel, traductrice du tchèque et de l’allemand.
- Xavier Galmiche, professeur de littérature Tchèque et des cultures d’Europe Centrale à la Sorbonne (Paris IV), traducteur du tchèque et écrivain.
- Marie Jirasková, éditrice des Œuvres complètes de Milena Jesenská.
- Petr Fleischmann, historien.
- Yannick Haenel, écrivain.
- Jean-Pierre Lefebvre, professeur émérite de littérature allemande à l’Ecole Normale Supérieure, traducteur des œuvres complètes de Franz Kafka.
- Philippe Zard, professeur de littérature comparée à l'université Paris-Nanterre.
- Thomas Kunz, historien.
Comédiens : Rainer Sievert (Franz Kafka); Anne-Lise Heimburger (Milena Jesenská); Andrea Schiffer (Margarete Buber-Neumann) ; Laurent Lederer et Sonia Masson.
Prise de son : Alexandre Abergel, Hélène Langlois, Thomas Robine, Cédric Chatelus, Valérie Lavallart et Sébastien Royer - Mixage : Régis Nicolas
Textes cités
Franz Kafka, Lettres à Milena, Traduction de l'allemand (Autriche) par Alexandre Vialatte, Édition revue et augmentée en 1988. Textes complémentaires traduits par Claude David, Collection L'Imaginaire (n° 200), Gallimard, 1988.
Franz Kafka, Journaux, traduction Robert Kahn, Editions Nous, 2020.
Milena Jesenská, Vivre, traduction. Claudia Ancelot, édition scientifique, Dorothéa Rein, Cambourakis, 2016
Lettres de Milena Jesenská à Max Brod, traduction Alexandre Vialatte, Claude David, Marthe Robert, in Œuvres Complètes, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1989.
Margaret Buber-Neumann, Milena, traduction Alain Brossat, Fiction et Cie, Seuil, 1989.
Lettres de Milena Jesenská, 1938-1944 : De Prague à Ravensbrück, traduction Hélène Belletto-Sussel, Presses Universitaires du Septentrion, 2016.
Bibliographie
Florence Bancaud, Kafka ou l'art de l'esquisse, Paris, Belin, 2006.
Jana Cerná, Vie de Milena, de Prague à Vienne, traduction Barbora Faure, La Contre Allée, 2016.
Franz Kafka, Œuvres Romanesques T.I et II, édition sous la direction de Jean-Pierre Lefebvre, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2018.
Reiner Stach, Kafka, The Decisive Years ; The Years of Realization ; The Early Years. 3 T. Frankfurt am Main: S. Fischer Verlag, Princeton University Press, 2008, 2012, 2014.
Philippe Zard, Sillage de Kafka, études réunies par Philippe Zard, collection "L'esprit des lettres", Editions Le Manuscrit, 2007.
Liens
Happiness for ten crowns : Milena Jesenská (1886-1944), article publié sur le blog de la British Library, European Studies Blog (août 2016)
Milena Jesenska : Lettres de Milena Jesenská 1938-1944 : De Prague à Ravensbrück. Edité par Hélène Belletto-Sussel et Alena Wagnerova, éd. Presses universitaires du Septentrion, 2016
[Jiri Pechar, Un amour par correspondance, in Figures de la psychanalyse, vol. 16, n°2, 2007.](https://www.cairn.info/revue-figures-de-la-psy-2007-2-page-31.htm https://doi.org/10.3917/fp.016.0031)
La préface de Robert Kahn à la dernière édition des Lettres à Milena de Franz Kafka.
Milena Jesenská, la liberté avant tout : entretien avec Hélène Belletto-Sussel publié sur le site de Radio Prague International en mai 2024.