Le 3 novembre 1994, la France découvre sur du papier glacé le visage de Mazarine Pingeot, une jeune femme de vingt ans, en compagnie du Président de la République de l’époque, François Mitterrand. Sous le titre « le bouleversant récit d’une double vie », Paris Match écluse en quelques jours tous ses tirages. Dans le milieu de la presse, ce secret n’en était pourtant pas un. Mais tous ou presque, semble-t-il, avaient choisi de le taire. Jean-Michel Pedrazzani, ancien directeur de la rédaction d’Ici Paris concède, qu’à l’époque “ il y avait beaucoup de retenue, même peut-être une certaine lâcheté chez les journalistes à prendre de front un personnage aussi considérable que Mitterrand. “
On découvrira bientôt que le Président Mitterrand avait déployé durant des années des moyens illégaux pour verrouiller l’accès à cette vie privée complexe. Qu’a-t-il bien pu se passer pour que le secret le plus su et le plus défendu de France, s’affiche en une de Paris Match ?
L’itinéraire de cette photo nous en dit long sur l’histoire qui unit presse people et pouvoir politique. Jamil Dakhlia, sociologue des médias, parle “ d’une révérence de la presse envers le pouvoir politique, et même d’une symbiose. Et si à l’origine, il s’agit de photos volées, elles ont pu sortir par une volonté partagée de la presse et du principal intéressé – Mitterrand. “ Pierre Suu, le paparazzi à l’origine de la photographie affirme qu’avant l’affaire Mazarine , “ dès qu’on apprenait que tel politicien était avec telle ou telle personne, on n’y touchait pas parce qu'il n'y avait pas de marché. “ La publication de cette photographie a donc inauguré de nouvelles pratiques, encouragées aussi bien par les personnalités politiques que par la presse people.
Mais la trajectoire de cette photographie raconte également comment se dessine au gré des événements, la ligne de démarcation entre le domaine de la vie privée, et celui de l’intérêt public. Pour Edwy Plenel, le curseur qui doit guider les révélations des journalistes doit demeurer l’intérêt public : “ La frontière entre privé et public, pour nous, journalistes, c’est de comprendre si ceux qui ont le pouvoir utilisent l'alibi du privé pour abuser de ce pouvoir. Si par exemple, dans le privé du pouvoir, quelqu'un promeut ses proches, fait des arrangements, etc., ce n'est pas sa vie privée, ça devient quelque chose de public. Là, il s'agit de l'abus de secret pour, dans l’alibi du privé, protéger son pouvoir. “
D’autre part, si certains craignent une dérive puritaine dès lors que l'on parle de la vie privée des hommes et des femmes politiques, Jamil Dakhlia affirme que “ que derrière des révélations ou la médiatisation volontaire ou subie d'éléments privés s'engagent souvent des discussions sur des sujets d'enjeu public. Comme lorsque Rachida Dati avait repris son travail une semaine seulement après avoir accouché : ça avait relancé les discussions sur le congé de maternité, sur la conciliation entre maternité et travail qui, pour le coup, était un débat on ne peut plus sérieux.“
Un documentaire de Manon Prigent, réalisé par Séverine Cassar.
AVEC
Jamil Dakhlia, sociologue des médias
Jean-Louis Halperin, historien du droit
Michaël Fœssel, philosophe
Jean-Michel Pedrazzani, ancien directeur de la rédaction d’Ici Paris
Edwy Plenel, journaliste, fondateur de Médiapart
Pierre Suu, photographe et paparazzi
Bibliographie
Nicole AUBERT, et Claudine HAROCHE. *Les tyrannies de la visibilité. Être visible pour exister ?*Érès, 2011
Jamil DAKHLIA, « Chapitre 8. La presse people : envers et revers d’une success story », Claire Blandin éd., Manuel d'analyse de la presse magazine. Armand Colin, 2018, pp. 141-155
Jamil DAKHLIA, « Une coproduction politico-médiatique : discours, logiques et valeurs de la « peopolitique » française », Actes du colloque « Le français parlé dans les médias » - Lausanne, 1-4 septembre 2009
Christian DELPORTE « Quand la peopolisation des hommes politiques a-t-elle commencé ? Le cas français », Le Temps des médias, vol. 10, no. 1, 2008, pp. 27-52.
Michaël FŒSSEL, La privation de l’intime, Paris, Seuil, 2008
Jean-Louis HALPERIN. « Protection de la vie privée et privacy : deux traditions juridiques différentes ? », Les Nouveaux Cahiers du Conseil constitutionnel, vol. 48, no. 3, 2015, pp. 59-68.
Jean-Louis HALPERIN, « Diffamation, vie publique et vie privée en France de 1789 à 1944 », Droit et cultures, 65 | 2013-1.
Jennifer MARCHAND, « Le droit d'alerter, entre transparence et secret », La Revue des droits de l’homme, 10 | 2016.
Vincent MAZEAUD, « La constitutionnalisation du droit au respect de la vie privée », Les Nouveaux Cahiers du Conseil constitutionnel, vol. 48, no. 3, 2015, pp. 5-20.
Edgar MORIN, Les stars, Paris, Seuil, 1957
Edwy PLENEL, Les Mots volés, Paris, Stock, 1997
Didier RIBES, « Atteintes publiques et atteintes privées au droit au respect de la vie privée dans la jurisprudence du Conseil constitutionnel », Les Nouveaux Cahiers du Conseil constitutionnel, vol. 48, no. 3, 2015, pp. 35-46.
François RIGAUX, La liberté de la vie privée. In: Revue internationale de droit comparé. Vol. 43 N°3, Juillet-septembre 1991. pp. 539-563
Liens
Mazarine, du secret d’état à la lumière : extrait du hors-série de Paris Match « Mitterrand intime ». A lire sur le site de Paris Match, mai 2021.
L’événementialisation de la vie privée des acteurs politiques en contexte numérique : article d’Eva-Marie Goepfert, in Sciences de la société n°102, 2017.
Christine Errera : La vie privée des politiques, un tabou de la presse française, in Communication & langages, n°148, 2006.
La vie privée et la vie publique des responsables politiques dans les médias : sondage Harris Interactive pour Voici, mai 2011.
Yves Poirmeur : L'homme politique et les bonnes mœurs Constructions et usages d'un répertoire des stigmates, in Jacques Chevalier (dir.), Les bonnes mœurs, éd. PUF, 1994.
Les médias, la politique et l'homosexualité: où est le problème ? Article publié dans Slate en décembre 2014.
Archives
- « Mitterrand et la Roche de Solutré », Soir 3, 1985
- « "Paris match" publie les photos de la fille de François Mitterrand », France Inter,
Treize-Quatorze, 03/11/1994
- « Le 15 décembre 2007, le président Nicolas SARKOZY affiche sa relation avec l'ex-top model Carla », France Inter, Journal 07h30, 17/12/2007
- « Hyperactivité du président Nicolas SARKOZY », France Inter, Le journal 08H00, 13/08/2007