On assiste à un curieux paradoxe : alors que l’enquête semble un peu désaffectée par les policiers qui sont moins attirés par ce type de travail, la littérature semble avoir pris le relais. Si elle a toujours été fascinée par les faits divers dans lesquels elle puisait son inspiration, ce début de 21e siècle voit naître un nouveau genre littéraire qui tente de percer l’épaisseur du monde à travers des crimes. La littérature cherche à les élucider non pas policièrement mais socialement en en restituant à la fois la dimension politique et la densité humaine ; à exprimer de ces drames privés une vérité plus grande.
"Esprit de justice" tente de comprendre ce regain d’intérêt en compagnie de Laurent Demanze, professeur de littérature à l’université de Grenoble et auteur d’Un nouvel âge de l’enquête. Portrait de l’écrivain contemporain en enquêteur (Corti, 2019) et Didier Fassin, anthropologue, sociologue et médecin, directeur d’étude à l’EHESS, auteur de Mort d'un voyageur. Une contre-enquête (Seuil, 2020).
Faits divers et logiques profondes de la société
Selon Laurent Demanze, au 21e siècle on assiste à "une réactivation de cette passion de l'investigation, de l'arpentage des milieux sociaux" comme c'était le cas au siècle de Zola. D'ailleurs, le titre de son ouvrage Un nouvel âge de l'enquête. Portrait de l’écrivain contemporain en enquêteur, est une référence à une formule d'Émile Zola au 19e siècle, qui considérait que le 19e siècle était un âge de "l'enquête".
Il développe ainsi sa réflexion sur les motivations de l'intérêt pour le fait divers : "Il y a une véritable passion du singulier qui agite la littérature et qui agite aussi certaines parties des sciences sociales : ce qui anime l'écrivain-enquêteur, c'est un désir qui est celui d'aller sur le terrain, de se confronter à une épaisseur sociale parce qu'il a été requis par une surprise, par un ébranlement, par une effraction qui l'amène à rencontrer une vie brève, brisée et à avoir le désir de la restituer. De la part de l'enquêteur, il y a un véritable souci du minuscule, du détail, du petit et pas nécessairement d'un désir qui soit celui de totalisation ou de compréhension globale d'un fait social. Il s'agit d'aller chercher à regarder, à ausculter, à arpenter la société depuis le plus ténu et minime possible."
Le souci de rendre compte de la complexité du réel à travers l'enquête
Didier Fassin précise ses intentions pour l'écriture de son livre Mort d'un voyageur. Une contre-enquête, qui traite de l'affaire Angelo, cet homme de la communauté du voyage qui a été tué par une unité du GIGN alors qu'il se cachait dans une remise chez ses parents. "Mon travail a d'abord été d'expliquer à la famille que je ne pouvais pas être celui qui les représentait et que si le travail avait un intérêt, c'était précisément en donnant les perspectives et les points de vue de l'ensemble des protagonistes. Une fois qu'ils ont accepté cela - en sachant qu'il y aurait des récits qui ne leur conviendraient pas bien. J'ai commencé ce travail d'objectivation, en ayant toujours en tête cette formule de Nietzsche selon laquelle plus on multiplie les points de vue et plus on se rapproche d'une objectivité, c'est cela. Même si je ne prétends pas détenir une vérité. C'est cela qui m'a guidé."
À la mémoire des disparus
La magie de cette nouvelle littérature serait dans cette volonté de perpétuer la mémoire des disparus. C'est ce que nous dit Laurent Demanze : "J'aime beaucoup la formule de "restitution" parce qu'il y a l'idée qu'on va rendre quelque chose aux disparus, voire rendre quelque chose à la famille du disparu. Le geste de l'enquête ou de la contre-enquête vient non pas combler une disparition, mais il vient expliciter, élucider et donner une compréhension qui peut être non pas une forme de réparation ni de consolation, mais d'accompagnement."
Le travail de Didier Fassin semble traversé par un véritable travail de justice qui précisément va résister à l'habitude. C'est un projet de justice qui consiste à mettre tous les récits à part égale, à valeur égale, ce qui est en principe la condition même de la justice. Il le dit ainsi : "Au fond, mon projet n'est pas de dire qu'on a un dysfonctionnement de la justice parce que je ne le crois pas. Au contraire, on a un fonctionnement de la justice tout à fait ordinaire et dont j'essaye de montrer qu'il est problématique. Par exemple, lorsque je parle de hiérarchie des crédibilités, je montre que, à priori, avant toute audition, on sait déjà qui va être entendu et qui ne va pas l'être."
Reconstituer une identité narrative à la Paul Ricoeur, reconstituer la vie d'une figure minuscule, c'est le rôle du récit et c'est aussi cette mise en commun des voix dans un souci de restituer du collectif, du commun.
Pour en savoir plus
Sur Laurent Demanze
• La page de présentation du professeur sur le site de l'Université de Grenoble Alpes.
• Les publications du professeur sur le site Cairn.info.
• "La littérature, détecteur de réalité", article du journal Le Monde sur l'essai de Laurent Demanze, Un nouvel âge de l’enquête. Portrait de l’écrivain contemporain en enquêteur (Corti, 2019).
• "La littérature en quête de réel : « Un nouvel âge de l’enquête » de Laurent Demanze", article du journal en ligne Médiapart.
Sur Didier Fassin
• La page Wikipédia du sociologue.
• Les publications du sociologue sur le site Cairn.info.
• Un entretien avec Didier Fassin à propos de son ouvrage Mort d'un voyageur. Une contre-enquête (Seuil, 2020) sur le site Nonfiction.
Choix musicaux
Morceau choisi par Laurent Demanze : "Astrakan Café" par Anouar Brahem - Album : Astrakan Café (2000) - Label : ECM.
Morceau choisi par Didier Fassin : "DJelem DJelem" par Barcelona Gipsy Klezmer Orchestra - Album : Imbarca (2013) - Label : Satélite K.