La grande majorité des Français ne connaît ni leur timbre ni leur langue, mais une riche communauté les écoute. Portrait non exhaustif des divas kabyles sur plusieurs générations, à l'approche du 20 avril, qui commémore notamment le soulèvement du Printemps berbère de 1980. Un moment important pour la lutte et la reconnaissance d’une identité, d’une langue, d’une culture kabyle qui demande son droit à l'autodétermination.
Une lutte portée par les grands compositeurs, chanteurs et poètes kabyles, mais aussi par la voix de ces femmes qui se sont imposées dans un double espace marginal : celui de l'identité kabyle dans un pays, l’Algérie, qui n’a cessé de vouloir la dissoudre, et celui consistant à être une femme dans une culture kabyle relativement peu mixte.
De Tizi Ouzou à Alger et à Paris, parfois snobées par leurs congénères masculins auxquels elles n’ont rien à envier, ce sont les divas Taos Amouche, Chérifa, Noura ou Malika Domrane.
Une tradition orale entretenue par les femmes
La Kabylie, c’est cette région emblématique qui, depuis l'indépendance algérienne, fait notamment face au pouvoir central algérien. De fait, beaucoup de chanteurs kabyles comme Lounès Matoub (1956-1998) ont été tués ou emprisonnés pour avoir fait usage de la langue kabyle. Renvoyant à toute une culture ancestrale, celle-ci est minoritaire en Algérie mais majoritaire en France, où la communauté kabyle est très attachée à ses racines.
Une culture orale entretenue par les femmes, qui ont une place importante dans le foyer et que toute une série de textes et de poèmes décrit comme festives, travailleuses, faisant montre d'indépendance et de force.
Les chanteuses de la première génération
Dans les années 1950, une première génération de chanteuse kabyles s'impose à la télévision, chantant l'indépendance, mais aussi la place des femmes.
Chérifa fut l’une des premières à braver le tabou ultime consistant à faire de la musique son métier. Née en 1926 en petite Kabylie, très tôt orpheline de père, placée sous la tutelle de ses oncles, jamais scolarisée, elle décide de suivre son propre chemin et devient l’une des premières stars kabyles à chanter en kabyle et à toucher un cachet aussi conséquent pour l’époque.
Autre représentante de cette génération, Djamila, actrice, animatrice et chanteuse de musique traditionnelle kabyle. Elle fait ses premiers pas dans les années 1950 sur la chaîne 2, la radio algérienne en langue kabyle, et rejoint la chorale féminine où chantent également des divas comme Chérifa, Nouara ou Hnifa.
Marguerite Taos Amrouche
Figure singulière, la poétesse et chanteuse Taos Amrouche n’a paradoxalement jamais vécu ni pu se produire en Algérie. Née en 1913 de parents kabyles convertis au christianisme, rejetés par leur famille et partis en Tunisie, c’est dans ce pays qu’elle voit le jour. Femme de lettres, elle est l’une des premières Algériennes à publier des ouvrages en français.
Surtout, c’est par les musiques fredonnées par sa mère et la culture orale que Taos Amrouche entretient un lien avec son identité kabyle. Taos Amrouche est de fait l’une des plus grandes collecteuses de chants kabyles, qu’elle recueille et qu’elle interprète, participant à la préservation de cet héritage.
Le duo Hanifa et Kamel Hamadi
Le chant kabyle couvre tous les registres, du satirique à la chanson d'amour, accompagnant même le travail des champs. Cette tradition orale très riche évolue avec la radio et l’audace de ces premières chanteuses.
C’est ainsi que naît dans les années 1950 le duo homme-femme, jusqu'alors complètement proscrit dans une société kabyle où l’homme et la femme ne se rencontrent jamais. Et c’est la chanteuse Hanifa, surnommée l’Edith Piaf de la Kabylie, qui forme avec Kamel Hamadi le premier duo homme-femme à être entendu à la radio.
Les nouvelles générations
Parmi les voix célèbres de la deuxième génération, celle des années 1970 et 1980, certaines d'entre elles viennent non pas d’Algérie mais d’Épinay-sur-Seine en France. Ce sont les voix qui composent le groupe familial et féministe DjurDjura, qui fusionne tradition orale kabyle et modernité pop rock, et dont les poèmes d'inspiration sociale chantent la force, l'intelligence et l'engagement des femmes kabyles.
D’autres chanteuses bouleversent les codes, à l’image de Massa Bouchafa, originaire du village d’Azrou, dans la Wilaya de Tizi Ouzou. Elle impose le costume traditionnel coloré, chantant des chansons joyeuses, optimistes, et célébrant l’amour.
Celle qui amorce la dernière génération de chanteuses kabyles est Malika Domrane, qui joue un grand rôle dans le contexte des années 1980 et 1990 très hostiles à la Kabylie. Soucieuse de défendre la langue kabyle, elle a réussi à lever les derniers tabous, en particulier ceux qui concernent la question de ce dont une femme kabyle peut parler. A 70 ans, elle continue aujourd’hui d'accompagner les Kabyles des deux côtés de la Méditerranée.
Pour aller plus loin :
- Le livre Les chanteuses kabyles : graines de la douleur de Laakri Cherifi est paru aux édition L'Harmattan en 2020
Extraits sonores :
- Kabylie Minogue, physics.steps 60, album Musique de Fëte, Vol. 1 (KasbaH & Friends), 2021
- Marguerite Taos Amrouche, Chant d'amour, album Chants Berbères De Kabylie, 1975
- Archive : Bahia, choriste de Chérifa, sur la différence entre hommes et femmes, Les Magiciens de la Terre, France Musique, 1995
- Chérifa, Azwaw, 1972
- Archive : Adjila, choriste de Chérifa, sur la Dame de l’olivier, Les Magiciens de la Terre, France Musique, 1995
- Chérifa, A Thamgharth, album Cherifa, La grande dame de la chanson kabyle, 2000
- Djamila, Thamouthe L'azayer, 1964
- Archive : Taos Amrouche sur le lien à la culture orale, La voix , 2 : Marguerite Taos Amrouche, France Culture, 1972
- Taos Amrouche, Berceuse au clair de lune, 1972
- Archive : Arch Taos Amrouche sur les différents moments propices au chant, La voix , 2 : Marguerite Taos Amrouche, France Culture, 1972
- Taos Amrouche, Ô tante Malh'a (ma tante gracieuse), Les Chants de Taos Amrouche - Chants Berbères de Kabylie, 2002
- Hanifa et Kamal Hamadi, Yidem yidem, Algérie : Musiques Rebelles 1930-1962, 2012
- Noura, Idhourar enegh, 1968
- DjurDjura, Macci d taghawsa, albumMacci d taghawsa, 1980
- Massa Bouchafa, Tayri, album Siwel-as, 2016
- Archive : Malika Domrane sur la nécessité vitale de la langue et la manière dont elle a joué sur les tabous, Femmes à la une, RFI, 1994
- Malika Domrane, Fkiy ak assura (Chanson kabyle), album Asaru, 1997