"Faire le plein", c’est facile, du moins en temps normal : il suffit de passer à la pompe, à la condition toutefois que la pompe en question ne soit pas une pompe à vide. Mais pour "faire le vide", on procède comment ? Ce n’est pas le contraire de faire le plein, qui consisterait à rouler en voiture jusqu’à ce que la jauge du réservoir indique qu’il s’est vidé. Faire le vide est une opération a priori moins prosaïque que bêtement tomber en panne sèche.
On ne saurait créer le vide en supprimant la totalité de ce qui est
Le vide, ce n’est pas le néant. À la fin de l’opération, il doit rester quelque chose. Mais quoi ? Le fameux "couteau de Lichtenberg", défini comme "un couteau sans lame auquel ne manque que le manche", peut nous éclairer. Sa définition contient évidemment un paradoxe, car un couteau ne saurait se composer d’autre chose que d’une lame et d’un manche. Par conséquent, si les deux manquent, il ne reste plus rien qui mérite le nom de couteau. À moins de concevoir qu’après élimination de ses parties constitutives, un couteau puisse finalement s’identifier à l’idée résiduelle de "couteau", qui continuerait à planer au-dessus de son absence physique.
Le vide, cette "présence raréfiée jusqu’à l’absence"
Une telle définition a beau paraître incohérente, elle s’approche de notre façon habituelle d’envisager le vide : le vide, croyons-nous, c’est ce qui reste après qu’on a extrait tout ce qui peut être enlevé. Le vide serait en somme réalisable au prix d’une sorte d’évidement, aussi radical que possible, de ce que contient un volume donné. Cette façon de le concevoir a d’ailleurs inspiré certains artistes, notamment Picasso. Le 12 décembre 1945, il dessine un premier taureau, tout de chair et de muscles. Les jours suivants, il réalise huit autres dessins, où le taureau se trouve progressivement simplifié, débarrassé de certaines de ses propriétés, peu à peu déchargé de sa "graisse ontologique". Le 17 janvier 1946, le dernier taureau apparaît, qui se résume à quelques traits. Il suffirait de supprimer un seul de ces traits pour qu’on ne perçoive plus qu’il s’agit d’un taureau. Au terme d’une épure progressive, Picasso est ainsi parvenu à une représentation minimale qui a épuré au maximum la figuration du départ. À la fin, le taureau est toujours là, reconnaissable, seulement évidé de tout ce qui encombrait son essence. Le vide serait en somme "une présence raréfiée jusqu’à l’absence" (...).
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