Dans les années 1960, une série d'agressions sexuelles se déroule sur l’île de Jersey. Un homme attaque la nuit des femmes et des enfants, vêtu d'un long manteau et de bracelets à clous, le visage dissimulé derrière un masque en caoutchouc. La population, terrorisée, surnomme l'agresseur la "Bête de Jersey". Sur la base de rumeurs, la police soupçonne un ouvrier agricole, Alphonse Le Gastelois.
Malgré l’absence de preuves contre lui, la population jersiaise le considère toujours coupable. Alphonse se réfugie alors sur le petit archipel des Écréhou, entre Jersey et la côte française. Il y reste quatorze ans dans une hutte de l'île de la Marmotière, se revendiquant Seigneur des Écréhou…
Épisode 1 : La bête de Jersey
Philippe Renaud est originaire de Sainte-Mère-Église où il a passé sa jeunesse. Dès que ses activités lui en laissent le temps, il revient naviguer dans les îles Anglo-Normandes dont il connaît le moindre récif. Dans son ouvrage Le Royaume des Écréhou, l’auteur raconte l’histoire rocambolesque du naufragé de la société jersiaise, Alphonse Le Gastelois. Avec Jean-Marc Hébert, maître du port de Carteret et ancien ami de ce pêcheur exilé, ils se souviennent des terribles crimes de Edward John Louis Paisnel qui ont terrorisé l'île de Jersey entre 1960 et 1971.
À l’époque des faits, Alphonse Le Gastelois, né à Jersey, est un paysan solitaire, sans emploi fixe, qui parcourt la lande de Saint Martin la nuit. Injustement suspecté d'être l'auteur de ces agressions perpétrées par celui que la presse appelait la "Bête de Jersey", il fut mis au pilori par la vindicte populaire. Emprisonné d'octobre à novembre 1960, il est à nouveau suspecté en avril 1961 à la suite d'une nouvelle agression mais il est à chaque fois relâché. Aucun élément ne permettent de l’incriminer. Les soupçons du public demeurèrent si forts que la chaumière du Gastelois fut brûlée. Chassé de Jersey par les ragots, Alphonse Le Gastelois est allé trouver refuge sur l’archipel désolé des Écréhou…
Les attaques se poursuivent, malgré l'exil volontaire de Le Gastelois, jusqu'en 1971.
Edward Paisnel est arrêté le 17 juillet 1971. La police découvre dans son véhicule des éléments du costume de la "bête de Jersey". Déclarant être un disciple de Gilles de Rais, il est reconnu coupable, en décembre 1971, de treize agressions sexuelles et condamné à trente ans de prison.
Épisode 2 : L'île du Seigneur
Les grands navires se tiennent à l’écart de ces récifs dangereux. Difficile d’accès, le plateau rocheux des Écréhou conserve, aujourd’hui encore, un caractère mystérieux. À marée haute, seuls trois îlots émergent des flots : Maitresse-île, Marmotière, et la Blanche île. Tandis qu’à marée basse, le plateau s’étend sur plus de 3 000 mètres découvrant une vaste étendue de cailloux.
La Marmotière, Marmotchiéthe en jersiais, est la seule qui possède quelques habitations servant encore de refuge à des pêcheurs et de villégiature à des Jersiais pendant l’été. Ces maisons se sont transmises de génération en génération et les propriétaires s’attachent à préserver l’archipel à l’état sauvage. Sur l’île, on ne trouve ni électricité, ni eau courante, un magnifique environnement où cohabitent goélands, phoques gris, huitriers, cormorans, et fou de bassan…
Sophie Poirey, maître de conférence en histoire du droit à l’Université de Caen, est spécialiste du droit normand qui régit les îles anglo-normandes. Le grand coutumier permet encore à toute personne restant quarante ans sur un territoire inhabité de réclamer au duc de Normandie d’y devenir son représentant légal. Et ce droit fut invoqué par le paysan Alphonse Le Gastelois … Les Écréhou m'appartiennent, disait-il. Un beau jour, il se proclame Seigneur et décide d’en rendre compte à son duc de Normandie, qui n'est autre que la reine d’Angleterre.
L’étrange histoire d’Alphonse Le Gastelois a intrigué et nourri l’imaginaire de nombreux marins se rendant aux Écréhou. Bruno Hébert, plaisancier de Carteret et passionné par l’histoire de ces îles, connaissait bien Alphonse Le Gastelois. Sur son voilier, il nous emmène sur l’île où ce paysan s’est exilé… Comme Alain Blancheton, il passait régulièrement le soutenir et lui apporter un panier de produits frais. C’est Alain qui a posté la lettre d’Alphonse adressée à la reine Elisabeth II. Sa présence sur l'île n'ayant pas atteint la durée nécessaire, la requête fut jugée irrecevable. Alphonse le Gastelois a fini ses jours dans une cabane à Saint-Hélier et s'est éteint à l'âge de 98 ans, le 3 juin 2012.
Un documentaire de Lénora Krief, réalisé par François Teste. Archives Ina, Anne Brulant et Sabine Bonamy. Avec la collaboration d'Annelise Signoret de la Bibliothèque de Radio France. Nouvelle page web, Sylvia Favre.
Bibliographie sélective
Pour aller plus loin
- Site de la Bibliothèque David Hoüard, bibliothèque numérique de droit normand qui donne l’accès aux sources juridiques normandes de la fin du Moyen Âge et de l'époque moderne, et notamment aux grands coutumiers de Normandie
- La question des Écréhous, étude de F. Aubery du Boulley paru dans les Questions diplomatiques et coloniales en juillet 1906, en ligne sur Gallica
- Minquiers et Écréhous (France/Royaume-Uni). Vu d'ensemble de l'affaire, arrêt du 17 novembre 1953 de la Cour Internationale de Justice, en ligne sur le site de la Cour Internationale de Justice
- Les îles anglo-normandes : insularité et communauté dans Les Travailleurs de la Mer de Victor Hugo, texte de Myriam Roman publié sur le site du Groupe de travail sur Victor Hugo de l’université Paris-7
- Les seigneurs des îlots, article d’Edouard Launet paru dans Libération (17.10. 2005), mis en ligne sur le blog de l’Etoile de Normandie, webzine de l’Unité normande
- Alphonse Le Gastelois, l’ermite des Écréhou, article de François Rosset (05.12.2012) sur le site de la Société nationale académique de Cherbourg
Rediffusion des 22 et 23 décembre 2018